«Monsieur le maire, vous êtes là ? »

Avec le soutien de

Le Lord-maire Mahmad Kodabaccus (photo) se laisse aller à certaines confidences dans l`express dimanche, ce matin.&nbsp Voici l`intégralité de l`interview signée Fabrice Aquilina.

Il grille une cigarette, enchaîne sur trente secondes de relaxation et lâche les chevaux. Le maire de Port-Louis reçoit en Armani et mood franc du collier. Interview ambulante, des marchands à sir Gaëtan.

Vous avez l’air stressé ce matin…

Je déteste le travail mal fait.

On a fait imprimer un programme pour le lancement d’un livre et regardez ça, ils m’ont massacré les photos ! Et ces saletés dans la cour, c’est quoi ça ? Heureusement, une colère ne reste jamais en moi très longtemps, je sais gérer mon stress. J’ai une technique de méditation bien à moi.

Et ça donne quoi ?

(Il ôte ses souliers et étend ses jambes sur le bureau).

Je ferme les yeux, je ne pense à rien, je contrôle ma respiration : le blackout total.

Le stylo entre vos doigts sert à quoi ?

Si je m’endors, il tombe et le bruit me réveille.

Monsieur Kodabaccus…

Monsieur le maire, vous êtes là ?

Mahmad !

Et voilà ! En 30 secondes, ma colère et mon stress disparaissent.

Je vous écoute.

Depuis que les marchands ambulants ne sont plus les bienvenus, vous avez de nouveaux ennemis. De nouveaux amis aussi. Comment vivez-vous cette période ?

Je me sens comme un trapéziste. D’un côté, j’ai une ville à gérer et je veux une capitale qui respire. Des piétons qui marchent en paix, des véhicules qui circulent librement, des magasins qui travaillent et des décisions de justice qui sont appliquées. Cela veut dire quoi ? Bizin met l’ordre. Les marchands ambulants dans le centre-ville, c’est terminé.

Mais d’un autre côté, je ne suis pas insensible au désarroi de ces marchands.

D’accord, ils sont encombrants. D’accord, ils n’ont pas le droit d’être là. Mais cela ne nous autorise pas à affamer leurs enfants. Certains ne travaillent plus depuis un mois, ça commence à faire long. Les «reloger» est une priorité absolue.

Où ?

Le quartier de la gare Victoria est la meilleure option. Nous avons acheté un terrain. On casse tout, on refait le bâtiment de la NTA et on reloge les marchands. L’idée, c’est d’avoir deux sites de part et d’autre de la place d’Armes. La gare Victoria serait le site sud. Au Nord, je ne sais pas encore.

Tout le monde aura une place ?

Non. Peut-être 1 200 ou 1 300 marchands sur 2 500.

Les autres, vous les employez à la mairie ?

Certains le sont déjà ! Nous relogerons les Portlouisiens et ceux qui vivent exclusivement de leur activité de marchand ambulant.

Depuis le jugement de la Cour suprême, ces marchands vous sollicitent au quotidien…

Matin, midi et soir…

Comment décririez vous votre relation ?

En dents de scie. En ce moment, ce n’est pas terrible.

Je connais la plupart de ces&nbsp gens, je suis en contact avec eux depuis dix ans, depuis ma première élection comme conseiller municipal. Alors, c’est compliqué.

Qu’est-ce qui est compliqué ?

Avec certains, une amitié est née. Mais cette amitié a des limites.

Quelles limites ?

Mon projet pour Port- Louis et une décision de justice.

Cette décision a fait naître de vives tensions. Avez-vous eu peur parfois ?

Mo per selman Bondie.

Avez-vous subi des menaces ?

Non. Et je ne crois pas que cela arrivera. Les gens savent que je ne suis pas un enfant de choeur.

Ça veut dire quoi ?

Ça veut dire tout. Zot kone.

Si quelqu’un ose s’en prendre à moi, nou ava gete. (Sourire)

Quand 400 marchands débarquent à la municipalité, vous vous dites quoi ?

La guerre est déclarée.

Je recevais cinq marchands dans mon bureau, on discutait tranquillement. D’un coup, la porte s’ouvre, 100 personnes entrent, ils sont 300 dehors…

Ce jour-là, c’est allé trop loin. Mais j’ai su gérer. Je suis quelqu’un de calme, mais une fois dans l’arène, je peux devenir un gladiateur.

Sir Gaëtan nous le disait souvent : « Nou, dan PMSD, nou bann gladiator. »

Vous attendiez-vous à une telle résistance, Mister Gladiater ?

Pour tout vous dire, je m’attendais à pire.

Ces marchands que vous délogez sont-ils ceux qui vous ont installé dans le fauteuil de maire ?

Ce sont les Portlouisiens qui m’ont installé. La ville compte 175 000 habitants, dont 2 500 marchands. Vous voyez ce que je veux dire ?

Pas d’hara-kiri des urnes ?

Non. Mo get big picture: mon action déplaît-elle à la majorité des Portlouisiens ? Je ne le pense pas. Au-delà de ça, la défaite fait partie de la vie politique. Celui qui n’accepte pas de perdre une élection doit faire autre chose que de la politique.

Passons justement à autre chose. A quoi ont servi vos 653 jours à la tête de la municipalité ?

A élaborer une nouvelle vision pour Port-Louis.

Vous n’êtes pas du genre pressé…

Dès le premier jour, j’ai dit que je voulais bâtir une ville moderne.

Et 653 jours plus tard…

Mo pe fer li ! On ne peut pas avoir deux Port-Louis.

Le Port-Louis des riches, son Caudan, ses banques et se compagnies d’assurances et, de l’autre, le Port-Louis mizer.

Et 653 jours plus tard…

Le ministère de l’Intégration sociale a commencé le travail. De mon côté, je peux dire que j’ai lancé Port-Louis dans l’ère de la modernité. Carrément.

On se refait une petite séance de méditation ?

Pourquoi ? Je ne suis pas énervé. Je le dis avec fi erté : j’ai propulsé Port-Louis dans une ère nouvelle. Mo finn met li lor enn zoli trazektwar.

Les panneaux photovoltaïques sont un exemple parmi d’autres. De plus en plus, nous produisons notre électricité grâce au soleil. Je regarde devant, la modernité. Mo enn porlwizien ki anvi get so lavil pli zoli. Je rêve d’un Port-Louis où il fait bon vivre, d’une ville qui serait une référence en Afrique, avec du vert et des lumières partout. Et surtout, un centre ville piéton.

Desforges, La Corderie, Louis Pasteur, Léoville L’Homme, la rue Royale, toute cette zone doit être rendue aux piétons.

Pour réaliser tout cela, la ville n’a-t-elle pas besoin d’un maire à temps plein ?

Ah oui !

La présidence de la « Mauritius Housing Company », c’est juste pour le chèque à la fin du mois ?

C’est un poste à mi-temps.

J’y vais une heure ou deux, de temps en temps.

Pour le chèque à la fin du mois ?

Mo pa dir non. Lemer pa gayn kas sa. Je suis médecin, j’ai fermé mon cabinet il y a deux ans pour me consacrer entièrement à ma ville.

Imaginez l’argent que j’ai perdu…

Vous avez gagné en notoriété. Mais l’homme reste peu connu…

Je suis quelqu’un d’assez terre à terre. Un homme simple, doux, souple, ouvert et portlouisien dans l’âme. J’ai eu 60 ans cette année, je n’ai jamais quitté la rue Monseigneur Leen. Le Ward IV est mon jardin.

Vous y avez grandi dans les années 1950. Quels souvenirs en gardez-vous ?

C’était magique. Les flâneries sur la montagne des signaux, la silhouette de Malcolm de Chazal en promenade, la quiétude, une belle enfance. Surtout, ce lieu a fait de moi un vrai Mauricien.

Dans mon quartier, toutes les communautés vivent ensemble, comme une famille.

Votre famille vend des chemises, c’est quand même un comble !

C’est exact, les Kodabaccus sont dans l’habillement. La chemiserie Marlon, c’est nous. Nous avons cinq
magasins à Port-Louis.

Et combien de marchands de rue ?

Aucun !

Quand on interroge vos proches sur vos passions, ils répondent le football et Gaëtan Duval…

Football ti mo lavi ! J’ai beaucoup joué, j’étais défenseur central. Aujourd’hui, je me contente de supporter mon équipe, les Tottenham Hotspurs. Gaëtan Duval, c’est vrai aussi, j’étais très proche de lui.

Proche comment ?

(Sourire) Non, pas ça !

J’étais son médecin personnel.

Egalement son secrétaire général et son conseiller.

Et lui, que représentait- il pour vous ?

C’était mon gourou. Il l’est toujours d’ailleurs.

C’est vrai que vous l’avez ausculté la veille de sa mort ?

Non. Ce qui est vrai, c’est que je suis la dernière personne à l’avoir vu vivant.

Je l’ai quitté un soir vers 22 heures et il est parti le lendemain matin. Il était en pleine forme, li ti pe crack so bann jokes bien sal.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière politique ?

Pe sot simin pe al lot kote (il pointe la direction du Parlement). Gaëtan a dit un jour : « On ne peut pas faire de carrière politique quand on est en dehors du Parlement. » Il avait évidemment raison. Mon prochain objectif sera l’Assemblée nationale.

Et le PMSD dans tout ça ?

(Il bondit de son fauteuil)

Vivant, comme toujours !

A quoi sert ce parti ?

Mais enfin ! Nous avons contribué à faire grandir ce pays. Je suis entré au PMSD il y a 27 ans. Ses réalisations, je pourrais en parler des heures.

Mais aujourd’hui ? Le PTr gouverne, le MMM s’oppose, le MSM achète des cliniques et le PMSD fait quoi lui ?

(Il hurle) Devlop pei ! Nou pa a gos, nou pa a drwat, nou an avan. Nous sommes des avant-gardistes.

Une alliance PTr-MMM serait le pire cauchemar des avantgardistes ?

Pourquoi ? Les travaillistes peuvent s’allier au MMM, ça ne nous dérange pas. Le PMSD ne sera pas écarté pour autant.

Vous imaginez MM. Duval et Bérenger travailler ensemble ?

Et pourquoi pas ! Xavier et Paul sont des hommes intelligents, et le propre de l’intelligence est de savoir s’adapter. Je ne suis pas inquiet.

Une dernière petite chose. Vous étiez le médecin de Gaëtan Duval, or il est mort subitement. Vous avez peut être bien fait de fermer votre cabinet…

Détrompez-vous : Sir Gaëtan est mort en très bonne santé.

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires