«L’express» doit payer des droits de douane sur son papier journal

Avec le soutien de

Il est de bon ton, au sein d’une intelligentsia, plus récupératrice que journalistique, de rappeler, avec des trémolos dans la voix, la manifestation emblématique et spectaculaire d’une quarantaine de journalistes, osant défier, en mai 1984, la lourde oppression du tandem Jugnauth-Duval, imposant une caution-bâillon d’un demi-million de roupies à chacun des journaux de Maurice. Emerge alors et surtout la détermination particulièrement courageuse en la circonstance de Philippe Forget. Lassé des faux-fuyants d’un gouvernement et de son chef, Anerood Jugnauth (refusant de dialoguer avec les directeurs de journaux et journalistes, y compris ceux proches du PTr, officiellement membre de l’alliance Bleu, Blanc, Rouge, sous le fallacieux prétexte qu’ils seraient aux ordres de Bérenger et de son MMM), Philippe Forget délaisse le groupe de journalistes, quittant l’Hôtel du GM, plus découragés que jamais après l’échec d’une énième tentative de rencontrer Jugnauth (ce dernier refusant péremptoirement de recevoir aussi Henri Souchon). Le directeur de l’express s’éloigne et s’assied au milieu de la voie publique, à la jonction de la Place d’Armes, de la Chaussée et de la rue Royale, risquant à tout moment d’être écrasé par un véhicule. La résistance journalistique anti-Jugnauth-Duval de 1983-84 s’affirme et s’extériorise. Un à un, les quarante journalistes présents rejoignent Philippe Forget, occupent la chaussée, perturbant quelque peu la circulation routière, déjà délicate à cet endroit, même si, en 1983, nous ne sommes pas encore&nbsp entrés dans l’ère des embouteillages chroniques, dans le centre de la capitale.

Mais n’anticipons pas car la manif c’est pour la mi-1984 et nous ne sommes qu’au début de décembre 1983. Les tribulations des journalistes mauriciens, véritables bêtes noires du régime (bébète ciseau) Bleu, Blanc, Rouge, commencent, en fait, en octobre 1983, quand Vishnu Lutchmeenaraidoo (à la chevelure politiquement correcte, même à la fin de 1983) présente son budget 1983-84 « habilement et a-droitement emballé », bien qu’il contienne, et pas seulement en filigrane, l’imposition d’une taxe douanière de 24% sur le papier journal (voir l’express du 23 octobre et du 13 novembre 2008).

Philippe Forget réagit sur le champ, en sa double capacité de rédacteur en chef de l’express et de directeur de La Sentinelle Ltée. Il fait et refait ses comptes, alerte son conseil d’administration car cette taxe de 24 % plonge son journal dans le rouge. En décembre 1983, il tire la sonnette d’alarme.

Il «éditorialise» : pour la première fois, en 20 ans d’existence, l’express doit s’acquitter de taxes douanières sur l’importation de son papier journal. Pour une commande de 50 tonnes, soit sa consommation mensuelle, l’express doit payer Rs 80 000, au fisc, sous formes de taxe douanière, soit près d’un million de roupies pour l’année financière 1983/84. Pour l’exercice financier 1981/82, le chiffre d’affaires de l’express est de Rs 10,5 millions. Les profits sont de seulement Rs 490 000 avant l’attribution des dividendes. Il est à prévoir donc que la taxe douanière, imposée sans préavis d’aucune sorte, transformera ce demi-million de profits en un demi-million de pertes, si l’on maintient le statut quo.

Philippe&nbsp Forget souligne l’iniquité de ce budget (pourtant de Lutchmeenaraidoo) qui impose une taxe douanière de 24% au droit de tout citoyen d’acheter le quotidien de son choix, pour avoir légitimement accès à l’information qu’il juge la meilleure. Cette taxe douanière injuste et indigne s’ajoute au Stamp Duty de 12 % et à la Sales Tax de 5 % (devenue depuis la TVA).

Elle augmente même en fait le montant à s’acquitter au titre du Stamp Duty et de la sale taxe de Paul Bérenger, puisque la taxe douanière de 24 % gonfle d’autant la valeur de la marchandise devant s’acquitter de ces deux redevances.

Forget s’insurge contre ce régime de Jugnauth-Duval qui amalgame liberté de la presse, droit à l’Information du citoyen et boissons gazeuses. Il cite Harold Evans, le rédacteur en chef de Times, qui estime que toute démocratie politique exige d’être servie par une presse libre, cultivée, diversifiée, pleine de ressources et honnête. Nul n’est obligé d’acheter tel ou tel journal. S’il le fait c’est qu’il sait qu’il en aura pour son argent. Acheter un journal c’est voter pour ce journal. C’est le légitimer. C’est le plébisciter. Tout liberté de presse exige une indépendance économique sans faille. Le régime pourri de Jugnauth-Duval songe même à taxer plus cruellement les journaux à fort tirage, pour mieux châtier les efforts de perfection et encourager la médiocrité, sinon le lèche-bottisme.

Big Brother n’est pas loin, conclut Philippe Forget. C’est vrai, ajoute-t-il, que nous entrons en... 1984.

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires