Maltraitance des personnes âgées : Le système d’intervention coince

12 sep 2018 00:00

En 2017, plus de 900 cas de maltraitance sur des seniors ont été enregistrés. Les structures pour leur apporter aide et protection existent mais certains aspects du système sont décriés.

Le 5 septembre, la région de St-Pierre se réveillait dans l’effroi. Dhanon Dawoonath, 85 ans, venait d’être mortellement agressée. Après son arrestation, Randirsingh Choytun, son fils de 55 ans, est passé aux aveux. Outre ce meurtre, il a également confessé aux enquêteurs qu’il maltraitait sa mère régulièrement. Un énième cas qui attire l’attention sur les abus à l’égard des aînés et, aussi, sur les failles du système d’intervention, pour leur venir en aide.

Dans le cas du matricide à St-Pierre, six mois auparavant, une dénonciation avait été faite au ministère de la Sécurité sociale, suivie d’un rapport, confirme une source: «La police s’est même rendue sur les lieux. Une prise en charge a été proposée à la victime, pour la placer dans un centre résidentiel du ministère. Elle a refusé.» Dhanon Dawoonath a péri sous les coups de son enfant.

À travers un responsable d’organisme pour personnes âgées, un père maltraité par son fils raconte son calvaire: «Il est mon fils unique. Je suis triste quand je pense que je l’ai élevé pour qu’un jour il prenne soin de moi. Mais il m’agresse et me traite plus mal qu’un animal.» La victime affirme avoir été insultée par ce dernier, qui lui a aussi craché au visage. Désespéré, ce père dit vivre un véri- table cauchemar et ne sait plus vers qui se tourner.

Nadine, 45 ans, a, pour sa part, pu sauver de justesse une vieille voisine de 83 ans, violentée. «Ses enfants la frappent souvent. Las d’entendre des cris, nous nous sommes rendus chez elle. Elle était dans un état déplorable. Elle n’était plus nourrie. Sa famille ne lui donnait plus son bain et ne faisait que voler sa pension.»

«C’est vraiment horrible d’entendre ces abus physiques, entre autres, sur les personnes âgées. Chaque semaine, on entend de nouveaux cas», affirme Sheila Bappoo, ancienne ministre de la Sécurité sociale. En 2017, 905 cas de maltraitance sur des personnes âgées ont été répertoriés par les autorités. Et de janvier à juillet de cette année, ce taux était de 516.

Hotlines

Qu’existe-t-il comme moyens de dénonciation ? A priori, plusieurs structures sont prévues sous la Protection of Elderly Persons Act, instituée en 2005. Cette loi prévoit notamment des Elderly Watch, unités de dénonciation et de sensibilisation par des pairs; deux hotlines – le 172, opérationnel aux heures de bureau, et le 199, fonctionnel sur une formule de 24/7. Nos tentatives sur ces deux numéros ont été vaines.

De plus, l’Elderly Persons Protection Unit a aussi été mise sur pied. Depuis l’amendement de la loi en septembre 2016, l’officier en charge de cette instance a le pouvoir de faire appeler tout individu accusé de maltraitance sur une personne âgée à la Sécurité sociale si une plainte est formulée. Au cas échéant, celui-ci risque une amende se situant entre Rs 5 000 et Rs 10 000 et une peine d’em- prisonnement ne dépassant pas six mois.

Outre ces structures, une victime de maltraitance peut être placée dans un centre résidentiel du ministère. Mais celui-ci fonctionne-t-il comme les shelters pour enfants, avec un suivi psycholo- gique et un encadrement adapté ? «Normalement, il doit y avoir un accompagnement pour ces aïeux qui ont subi des abus. Mais je ne saurai dire si tel est le cas», confie une source des autorités.

D’ailleurs, l’efficacité de l’ensemble du mécanisme, aussi bien pour la dénonciation que pour la prise en charge, est critiquée. Pour Vengrasamy Rungasamy, 85 ans, responsable de l’Elderly Watch à Souillac, la situation empire avec de nouveaux cas d’abus et la peur des victimes de briser le silence. De son côté, Satish Boolell, médecin légiste, affirme qu’un protocole de protection pour les personnes âgées et victimes de maltraitance est impératif.

Nos interlocuteurs décrient un autre aspect: le placement de la victime. Déjà, celle-ci risque de s’opposer au fait d’intégrer un foyer car l’agresseur pourra exercer des repré- sailles. Deuxièmement, l’accusé fera tout pour conserver sous son aile la personne âgée, qui sera «exploitée» financièrement. «La victime représente Rs 5 000 avec sa pension de vieillesse. Il faut une structure pour exercer une surveillance médicale, sociale et psychologique», affirme Satish Boolell. Quant aux abris, une structuration et adaptation spécifique dans ces cas d’abus sont nécessaires, dit-il.

Le bracelet au tiroir

Pour Armoogum Parsuramen, fondateur de l’Université du troi- sième âge, toute loi sera fructueuse uniquement si elle est soutenue par des mesures adéquates et la pleine participation des parties concernées responsables de la sensibilisation à la violence familiale. «Il faudrait pénaliser davantage les formes de violences, assurer une meilleure protection, consolider les mécanismes préventifs et fournir des dispositifs d’assistance pour leur sécurité», affirme-t-il.

On se souvient qu’un projet pour équiper les personnes âgées d’un dispositif d’intervention avait démarré avant 2014. «Comment ces personnes âgées vont-elles pouvoir se débrouiller pour appeler les services de santé, la police ou autres, en cas de violence ? On voulait leur donner une protection à porter sur elles-mêmes sous forme d’un bracelet», soutient Armoogum Parsuramen.

Des négociations avaient été entamées avec des firmes privées pour faire une liaison directe entre les aînés, la police et le service d’aide médicale d’urgence. En dépit de l’avancement de ce projet, les élections législatives sont survenues fin 2014 et le projet semble avoir été mis dans un tiroir.

Nous avons essayé d’avoir une explication à plusieurs reprises auprès de Fazila Jeewa-Daureeawoo, ministre de la Sécurité sociale après les élections, mais en vain.

Registre national: Une nécessité pour les aînés vivant seuls 

Selon le Dr Satish Boolell, un registre national répertoriant les personnes âgées assurerait plus d’efficacité dans leur protection. Or, celui-ci existe bel et bien sous le «Handhold policing», soutient l’inspecteur Shiva Coothen, responsable du Police Press Office. Ce répertoire, qui comprend des données sur les seniors vivant seuls et, donc, vulnérables, repose cependant entre les mains de sept divisions policières. Et chacune dispose d’un fonctionnement individuel. Ainsi, des «neighbourhood officers» rendent visite régulièrement aux membres du troisième âge, dans un but préventif. Vers 2013-2014, le ministère de la Sécurité sociale avait répertorié 650 seniors vulnérables, indique Sheila Bappoo, ancienne ministre de tutelle. D’après un relevé des statistiques de cette instance, en juillet 2018, 205 236 Mauriciens, âgés entre 60 et 89 ans, touchaient une pension de vieillesse ; 3 957 étaient âgés entre 90 et 99 ans, 153 de 100 ans et plus. Du taux global de 209 346 retraités, 14 614 étaient handicapés. Cela dit, aucun indicateur ne mentionne si ces personnes vulnérables vivent seules.

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