Dominique Pierre, la rebelle

9 sep 2018 18:41

Dominique Pierre, petite-fille de Chagossienne et ex-employée de la National Property Fund Ltd.

Depuis que Dominique Pierre ne s’en laisse plus conter, elle a pris le parti d’appeler un chat par son nom. Pas question pour cette trentenaire d’enjoliver ou d’adoucir la vérité ou la réalité.  

À sa mère Monique, qui explique qu’elles ont toujours habité Résidence Père Laval à Ollier, elle la reprend en disant que c’est la «Cité» Père Laval. Il n’y a qu’à deux reprises qu’elle se montre plus secrète et plaide des «sirkonstans lavi». La première fois, c’est lorsqu’elle confie qu’elle n’a pas eu les résultats de fin d’études escomptés après une scolarité au Lorette de Rose-Hill.

La deuxième est pour justifier qu’elle n’a fait que trois ans comme guide touristique auprès du voyagiste White Sand Tours. Où elle a pourtant pu pratiquer l’allemand appris à l’école et où elle s’est familiarisée à des pans d’histoire et d’économie de Maurice et où elle a aussi découvert l’hospitalité, le monde de la beauté et du luxe hôtelier. La parenthèse est refermée.

Humiliations

Cette petite-fille de Chagossienne prend ensuite de l’emploi comme télé-agent d’une compagnie d’assurances française au Rogers Customer Service où elle reste six ans. Être télé-agent, dit-elle, est extrêmement monotone. «Sé enn travay ki touy dimounn, endormi ou.» Elle reconnaît toutefois que ce métier permet de peaufiner le sens du service. Un accident de travail met fin à son emploi.

En 2011, elle se rend à la National Empowerment Foundation pour pouvoir suivre une formation. Quelques semaines plus tard, elle est convoquée et à sa grande surprise, on ne lui propose pas une formation mais de l’embauche comme Executive Assistant Trainee pour un salaire mensuel de Rs 3 000.

Dominique Pierre qui a un sens de l’organisation acquis de ses précédents emplois, suggère des mesures pour améliorer les prestations administratives aux plus vulnérables. Et se fait rabrouer. «Répons ki mo gagné sé : fodé to vinn Prémié minis pou sanz sa bann zafer-la. Isi to nek enn trainee Pour l’humilier, on l’envoie faire de la figuration sur les photos officielles ou à chasser les chiens errants d’un lieu de fonction officielle.

Transférée au département s’occupant de la migration circulaire, elle apprécie et se familiarise à tous les rouages de l’immigration au Canada. Elle se fait remarquer d’un agent recruteur qui veut qu’elle collabore avec lui. Pour cela, elle doit se mettre à son compte. Ce qu’elle fait en créant sa petite entreprise. Sauf que celle-ci ne décolle pas du fait qu’elle n’a pas de garantie à fournir aux institutions financières comme la Banque de développement ou la Small and Medium Enterprise Developement Authority. Son projet est reporté.

Bête noire

Arrrivent les élections de 2014. Le gouvernement Lepep gagne. Lorsque la British American Insurance est démantelée, un emploi d’Administrative Clerk à la National Property Fund Limited (NPFL) lui est offert pour un salaire mensuel de Rs 15 000. Elle commence en janvier 2016.

Comme il y a une période de flottement au sein de la NPFL par rapport aux remboursements aux personnes ayant contribué au Super Cash Back Gold, elle dispose de temps libre et s’instruit. Elle tombe sur l’application d’un  programme américain dont elle est aujourd’hui la représentante officielle pour Maurice.

Elle est invitée à suivre un cours d’un mois tous frais payés auprès de l’University of South Africa. Comme elle s’intéresse à la politique, elle opte pour le cours de Public Management and Good Governance. Les relations industrielles au NPFL étant bonnes, personne ne voit d’inconvénient à ce qu’elle aille suivre ce cours.

À son retour, elle apprend qu’elle doit faire des heures supplémentaires qui s’étirent jusqu’à 3 heures du matin parfois. À chaque fois qu’elle aborde le sujet de paiement des heures supplémentaires avec son supérieur, il se montre évasif. Les choses vont se corser pour elle lorsqu’un avocat très connu est arrêté après des propos tenus sur l’ex-BAI. Il est requis des employés du NPFL qu’ils manifestent officiellement leur opposition à cette démarche de l’avocat.

Dominique Pierre refuse et le dit haut est fort. Elle n’est soutenue que par un seul collègue. À partir de là, elle devient la bête noire. Au bout de deux mois à travailler et faire des heures supplémentaires sans être payés pour, ses collègues et elle sollicitent une rencontre d’urgence avec le ministre de la Bonne gouvernance. Il les reçoit mais lorsqu’il demande aux employés qui sont ceux qui réclament le paiement d’heures supplémentaires, tout le monde se tait, sauf Dominique Pierre. C’est ce jour-là qu’ils reçoivent leur contrat de travail, dans lequel il est dit que les heures supplémentaires ne seront pas rétribuées.

Elle est déconfite par le manque de solidarité de ses collègues et par la tournure des événements. Tous ceux qui s’étaient désolidarisés d’elle sont promus. Pas elle.

Elle continue ses études et obtient une autre bourse de l’Institute of Human Rights norvégien en 2017 et est invitée à aller suivre un cours intensif d’une semaine à Pretoria, en Afrique du Sud. 

«Mo ti vinn enn parya»

Elle doit faire le pied de grue devant le bureau du supérieur pendant des heures et pendant plusieurs jours pour savoir si sa demande de congé auquel elle a droit après un an de travail, sera approuvée. On attend la dernière minute pour le lui dire. Et à son retour, elle découvre avec effroi qu’une semaine de travail a été déduite de son salaire. 

Au final, on lui retire son téléphone et son laptop. On la transfère dans un petit bureau, elle n’est plus invitée à assister aux réunions importantes, elle devient presque invisible. Bien qu’affectée, elle s’accroche. Son supérieur hiérarchique lui fait répéter ses phrases en faisant mine de ne pas comprendre ce qu’elle dit. «Mo ti vinn enn parya. Koleg ti pé per koz ar mwa. Zot pous ou a bout sikolozikman pou ou sapé ek apré zot pou dir ou sovaz. Mo’nn touzour métriz mwa.»

Dominique Pierre a recours au ministère du Travail et tente de porter plainte contre son supérieur pour harcèlement. Les fonctionnaires lui conseillent fortement de faire une entrée contre lui plutôt. S’étant absentée deux jours, elle est convoquée et traduite devant un comité disciplinaire. On est en avril 2017. «Normalman, ou gagn enn répons apré enn sémenn. Landémin mem mo’nn gagn mo let mise à pied.» Elle se rend au bureau du travail et porte plainte pour renvoi injustifié et déduction salariale injustifiée.

Pendant un an, elle va saisir toutes les instances possibles : le bureau de l’Ombudsperson, le ministère de l’Égalité du genre, la Human Rights Commission, le ministère de la Sécurité sociale, la NEF, le Chagossian Trust Fund, le ministère de la Bonne gouvernance, sans réaction. C’est la semaine dernière qu’elle a reçu une lettre du bureau du travail lui signifiant qu’elle doit paraître devant la Cour industrielle le 4 octobre par rapport aux deux plaintes susmentionnées. «Mo anvi gété kouma lazistis pou apliké.»

Il y a un synonyme pour ce traitement que Dominique Pierre a vécu : discrimination.

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