Kailash Trilochun: «Je suis un justicier qui rappelle à l’ordre ceux qui font le Mal»

9 sep 2018 22:25

Me Kailash Trilochun a des comptes à régler avec le ministre mentor, le Premier ministre et son beau-frère Nando Bodha, entre autres.

Deux ans après avoir suscité la polémique pour avoir touché de grassouillets honoraires, Kailash Trilochun s’est mis en tête de régler quelques comptes. Coup sur coup, en août, l’avocat a déposé deux plaintes contre les Jugnauth, père et fils, à qui il réclame plus de Rs 400 millions. Vol au-dessus d’un nid de gros sous… entre vieille rancoeur et ego en béton.

Pourquoi tant de haine envers les Jugnauth?
Haine !? Je n’ai aucune haine, ce mot est très mal choisi.

Est-ce de l’ingratitude?
Cela voudrait dire que je suis redevable, ce qui n’est pas le cas.

Ce régime a fait de vous un multimillionnaire…
Ah, mais pas du tout ! J’étais un châtelain bien avant 2014.

Un châtelain?
Je vis dans un château, je suis un châtelain. Ce lieu (sa grande maison de Flic-en-Flac), je l’ai bâti de mes mains, j’ai tout fait moi-même. Je suis un maître maçon, ébéniste, menuisier et charpentier.

Et comme chacun sait, vous avez fait fortune dans la charpente…
Je n’ai pas eu besoin des Jugnauth pour devenir riche. Avant leur arrivée au pouvoir, je parcourais le monde en Business Class, j’avais ma BM, ma X5 et je payais un à deux millions de taxes.

Vous réclamez Rs 417 millions de dommages au père, mais «seulement» Rs 10 millions au fils. Pourquoi?
Le préjudice causé par Pravind est seulement moral. Pour SAJ, c’est plus grave : le préjudice est aussi financier. Il m’a insulté, traité de «bébet», de «bachara». Il m’a fait passer pour un homme malhonnête obsédé par l’argent, pour quelqu’un d’immoral et dangereux. Il a démoli ma réputation. Le résultat c’est que, depuis, je n’ai plus un seul client payant.

«Je n’ai pas eu besoin des Jugnauth pour devenir riche. Avant leur arrivée au pouvoir, je parcourais le monde en Business Class, j’avais ma BM, ma X5…»

Le châtelain facture à combien?
J’étais à 500 dollars de l’heure, je gagnais très bien ma vie.

Bien comment?
Je tournais, par mois, à un million de roupies d’honoraires. (NdlR, an 2016, ses honoraires de Rs 19 millions pour défendre l’Information and Communication Technologies Authority – ICTA – en Cour suprême avaient suscité une vive polémique jusqu’au Parlement).

Voire Rs 19 millions les bons mois…
C’était peu. Ça aurait dû être beaucoup, beaucoup plus.

Vous estimez avoir été mal rémunéré par l’ICTA?
Allez voir combien des confrères ont touché dans cette affaire. Ceux qui représentaient Mauritius Telecom, comme Ravin Chetty, ou Cellplus, comme Désiré Basset. On s’était tous mis d’accord sur un tarif, 400 dollars de l’heure. Moi, je n’ai travaillé que cinq mois sur ce dossier, pour d’autres ça a duré des années, faites le calcul.

Deuxième point : les Rs 19 millions ne sont pas allées dans ma poche, ils ont été répartis entre les six avocats du panel de l’ICTA (NdlR, une version contestée au Parlement)*(1).

Concrètement, vous avez touché combien?
Je ne peux pas vous le dire sans l’autorisation de mes confrères et consœurs. Ce que les gens ne voient pas, c’est que Rs 19 millions c’est peu au vu des enjeux. Emtel réclamait plus d’un milliard de roupies, ils n’ont eu que la moitié : l’ICTA et les autres défendeurs ont «économisé» Rs 500 millions. Cela m’a valu les félicitations de tous.

«Je me considère comme brillant. J’aime être challengé intellectuellement. J’aime les cas complexes, creuser, dénicher le point de loi qui fera basculer un procès ; tout cela me passionne.»

Seriez-vous brillant?
Je me considère comme brillant. J’aime être challengé intellectuellement. J’aime les cas complexes, creuser, dénicher le point de loi qui fera basculer un procès ; tout cela me passionne. Je suis un gros bosseur, je dors trois heures par nuit. Travailler sans interruption pendant cinq jours et nuits d’affilée ne me fait pas peur.

Hypothèse improbable, vous gagnez contre les Jugnauth (il coupe)
Kailash Trilochun n’entre pas une affaire quand il n’est pas convaincu de pouvoir gagner. Dans la vie, je n’ai qu’une philosophie : chacun récolte ce qu’il sème. Si vous plantez des oignons, vous ne ramassez pas des carottes.

Vous plantez quoi, vous?
J’essaie de faire le Bien. Je suis un guerrier, un justicier qui rappelle à l’ordre ceux qui font le Mal. Il se trouve qu’un certain nombre de personnes ont semé des mensonges sur moi, des insultes, elles devront en répondre devant la justice.

SAJ, Pravind, c’est fait. Ce n’est pas fini : Soodhun, Nando Bodha, eux aussi auront à assumer. Comme tous ceux qui m’ont fait du mal dans l’affaire des 19 millions.

«Je me considère comme brillant. J’aime être challengé intellectuellement. J’aime les cas complexes, creuser, dénicher le point de loi qui fera basculer un procès ; tout cela me passionne.»

Showkutally Soodhun et Nando Bodha, votre ancien boss et votre beau-frère…
Mon seul boss, c’est Dieu. Nando, lui, il m’a enterré. Ce qu’il a dit sur mes soi-disant valeurs perdues, je n’ai pas oublié. C’était au Parlement, en 2016*(2). Il est de mauvaise foi, parce qu’il était au courant de tout. Et puis, Nando n’est pas juste mon beau-frère, c’est mon cousin, on a vécu ensemble comme deux frères. Je l’ai accueilli chez moi, en Angleterre. Je lui ai enseigné le droit. Moi, je l’aurais défendu. Pour tout ce qu’on a vécu ensemble. Lui, il a choisi de m’enterrer. Venant de lui, ça m’a fait très mal.

Justicier meurtri, avocat brillant, châtelain bâtisseur : vous ne seriez pas un peu mégalo?
Les gens ont une fausse impression de moi. L’argent, les titres, je n’en ai rien à faire. J’aime les choses simples : travailler la terre, m’occuper de mes cabris, bricoler dans mon atelier de menuisier. Ce ne sont pas des passions de mégalo. Je sais d’où je viens : j’ai été carrossier, maçon, docker, vendeur de légumes, j’ai même gagné ma vie en cirant des souliers. Si demain je dois vendre des cocos sur la plage, j’aurais le même sourire.

En attendant, comment arrivez-vous à ce chiffre démentiel de Rs 417 millions réclamées à SAJ?
J’ai pris mon dernier «return» et j’ai multiplié le montant par le nombre d’années qu’il me restent à travailler. Comme je compte être actif jusqu’à 72 ans, ça fait 25 ans d’honoraires, soit Rs 300 millions, plus Rs 100 millions pour le préjudice moral.

Mais vous vous défendez de courir après l’argent…
L’argent, on en a tous besoin, mais ce n’est pas une fin en soi. Ce qui m’intéresse, c’est de bâtir. En ce moment, je fais construire une ferme à Deux-Bras, dans le Sud. Avec dix maisons, une pour chaque personne qui travaille pour moi. On va manger et vivre bio. Je n’ai pas l’argent pour terminer mais je vais trouver. 

Vous avez cramé Rs 19 millions en deux ans?
Je n’ai aucune idée de ce que j’ai.

C’est que vous devez être blindé de chez blindé…
Je ne sais pas si je suis blindé, mais je suis un homme qui satisfait ses désirs. Avant de mourir, j’ai deux projets à concrétiser. D’abord, je veux créer une école sport-études. Parce que les jeunes n’ont plus de loisirs à part l’Internet. Et puis, le sport est la seule chose qui peut tisser une nation. Quand Buckland courait, nous étions tous Mauriciens… rien que d’en parler mes poils se dressent (il entre dans une sorte de transe improbable).

Vous prenez quoi comme drogue?
Je me drogue à l’amour.

Le deuxième projet, c’est quoi?
J’aimerais monter une structure qui forme des chiens d’assistance pour les personnes handicapées. Les chiens (il en a huit autour de lui) peuvent être d’une aide précieuse dans le quotidien des gens qui souffrent.

Restons canins : réclamer Rs 10 millions (à Pravind Jugnauth) pour s’être fait traiter de «Rottweiler», ce n’est pas un peu gourmand?
C’est surtout méchant et insultant. Cela mérite réparation pour les dommages moraux subis.

Comme quoi, on peut être brillant mais fragile moralement…
(Sans agressivité) Si je vous traite de connard, vous le vivez comment ? Si c’est publié partout, ça vous fait du bien ? Me traiter de Rottweiler, c’est insulter les miens. Est-ce que ma mère est une chienne ? Est-ce que mes enfants sont des chiots ? Il aurait pu choisir un autre mot pour me faire passer pour violent, ce que je ne suis pas.

Vous n’avez pas fait tabasser l’ex-chairman de l’ICTA?
Kailash Trilochun ne fait pas tabasser : il tabasse s’il a besoin de tabasser. J’ai réglé mes comptes avec ce monsieur, mais sans violence, les yeux dans les yeux.

Si demain, les yeux dans les yeux, les Jugnauth s’excusaient?
S’ils le font publiquement et sans condition, c’est fini, je retire mes plaintes. Je vais vous faire une confidence : c’est ce que je cherche.

*

(1) : Le 9 août 2016, sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, déclarait à l’Assemblée nationale :  «The fees paid as at date to Mr Trilochun, after tax deduction at source, are Rs 18 697 608.»

(2) : Il fait référence à cette sortie de Nando Bodha, rapportée ainsi dans le Hansard : “We see what happened about this ICTA saga. I was shocked, I was dismayed. Today, the more so, why ? When we consider where we come from, when we consider what are our principles and what are our values. I have met the Chairperson of the RDA and he has informed me that the services of Trilochun Chambers as Legal Adviser will no longer be needed and the RDA is going to the SLO for legal advice. This was a decision I had to take and it will be taken.”

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