Éducation et économie de la connaissance

5 sep 2018 09:51

«L’analphabète du 21e siècle ne sera pas celui qui ne sait ni lire ni écrire mais celui qui ne saura apprendre, désapprendre et réapprendre.» – Alvin Toffler

Une problématique sensible, qui déchaîne les passions quand il s’agit de la réformer ou de la changer, demeure l’éducation. Elle a été un formidable mécanisme de l’ascenseur social, qui est aujourd’hui en panne avec une reproduction sociale toujours plombée par les inégalités sociales et ethniques. Étant au cœur même de la société, l’éducation a une importance accrue dans une société à construire.

Notre république a-t-elle la philosophie, le projet, la vision stratégique nécessaires, et le plan qui en découle pour négocier ce grand tournant stratégique dans le domaine éducatif ? D’abord, il faut s’assurer que les institutions soient les lieux d’apprentissage, du vécu et de l’enrichissement de la citoyenneté. Nous sommes ici est au cœur même de la mission de l’école. 

L’autre défi touche à l’approche, la méthode pour en finir avec une conception qui ne laisse pas d’espace à l’esprit critique, ingrédient essentiel pour l’innovation et la créativité avec lesquelles l’avenir se conjugue ! Il y a aussi l’exigence de l’efficacité pour être en ligne avec le nouveau modèle de développement à construire, celui en cours et en devenir. Il y a un chantier à mettre en place pour répondre à cette exigence. Le mismatching qu’on ne cesse d’évoquer comme explication au chômage, surtout celui des jeunes, n’a que trop duré.

L’éducation a un rôle central dans l’ouverture des esprits, pour échanger, partager, apprendre avec les autres, et critiquer. Cela est primordial pour saisir les opportunités et exploiter activement les potentialités dans plusieurs champs, dont celui du continent numérique. 

Une fragilité éducative est-elle la cause ou la conséquence d’une fragilité sociale ? Nous devons agir tant sur le front éducatif que sur le front social en faveur d’un projet éducatif épanouissant, créatif, innovant, moderne, et critique, s’appuyant sur les intelligences multiples, dont l’intelligence émotionnelle. Ceci afin d’arriver à une société baignée dans des valeurs communes de citoyenneté et d’une humanité à développer. 

Soyons juste dans notre appréciation du système actuel et des récentes initiatives et avancées. Mais soyons clairs que ce sont souvent des choses long overdue. Ceci étant, il est de notre devoir d’être sans complaisance et d’être clinique sur les failles, faiblesses, et dysfonctionnements de nombreuses instituions qui ont perdu leur âme et leur sens. L’état de certaines de nos principales institutions éducatives est très préoccupant, eu égard aux enjeux. Sommes-nous en train de faire ce qu’il faut pour assurer l’avenir des générations montantes ? 

Nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’être toujours en retard. Nous serons vite dépassés. Dans le monde d’aujourd’hui, si on n’avance pas on recule. Il convient sur cette problématique de l’éducation de souligner l’étude intéressante du Dr Jimmy Harmon : Le système éducatif à Maurice. Elle est éclairante sur les faits et contient des pistes de réflexion pertinentes sur les défis, dont celui linguistique, plus particulièrement du kreol mauricien. Voyons  maintenant  le paysage éducatif.

Paysage éducatif

Le système éducatif mauricien comprend le pré-primaire, le primaire, le secondaire (formation générale et formation préprofessionnelle), et l’enseignement supérieur. À chaque niveau d’enseignement on retrouve des établissements publics et privés. Certes, l’enseignement public est omniprésent dans le paysage éducatif, mais l’éducation privée payante commence aussi à forger sa place.

L’éducation est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. Le taux de scolarisation au pré-primaire et au primaire s’élevait respectivement à 96 % (2017) et 97% (2016). Au niveau du cycle secondaire, le taux de scolarisation était de 72 % en 2017. 

Selon les chiffres publiés par Statistics Mauritius (Education Statistics 2017), la majorité, soit 71 %, des 883 écoles préscolaires accueillant des enfants à Maurice et Rodrigues, sont des écoles privées. Fondamental dans le cycle d’apprentissage, l’enseignement  primaire s’étend sur six ans. Les élèves sont admis dans 318 écoles primaires à Maurice et 15 à Rodrigues. 

La grande majorité des établissements du primaire, soit 221 écoles, appartiennent à l’État ; 51 écoles sont sous la tutelle de la Roman Catholic Education Authority ; et 2 écoles sont gérées par la Hindu Education Authority. Le paysage éducatif primaire comprend également 44 écoles privées (private non-aided schools). Le nombre d’enseignants exerçant dans les écoles primaires se chiffre à quelque 5 000, dont plus des trois-quarts sont des General Purpose Teachers et le reste des enseignants de langue asiatiques, d’arabe et de kreol morisien. 

Au niveau de l’enseignement secondaire, la République de Maurice compte 175 établissements (168 à Maurice et 7 à Rodrigues). Soixante-huit écoles secondaires sont sous l’administration de l’État, et le privé gère 107 établissements (private-aided and non-aided schools). 

Ils sont quelque 8 000 enseignants à travailler dans le secondaire. La formation préprofessionnelle relève aussi de l’enseignement secondaire. Au total, 110 écoles secondaires (103 à Maurice et 7 à Rodrigues) proposent cette formation, dont plus des deux tiers sont privées.

L’éducation universitaire regroupe 10 institutions d’enseignement supérieur publiques et 54 institutions privées (rapport 2016 de la Tertiary Education Commission). Entre 2000 et 2016, les inscriptions au sein d’institutions publiques ont connu une baisse, tandis que le taux d’inscription au sein d’institutions privées a grimpé de 31,4 % à 35,8 %. En 2016, 20 % environ des quelque 50 000 étudiants poursuivaient leurs études à l’étranger. 

Les défis 

Sur ce chapitre, Jimmy Harmon relève certains points fondamentaux : l’efficacité, et les inégalités sociales et ethniques. À son analyse, le système est fondé sur la valeur «examen», avec l’obsession de la performance académique qui produit des bêtes de concours perdus. La réforme Obeegadoo (du nom de l’ancien ministre de l’éducation) est venue quant à elle mettre au centre du débat la question des élites, et leur rôle et place. 

Les taux d’échec, au primaire comme au secondaire, sont inquiétants ; le manque de connaissance de base en lecture, écriture et calcul est souligné. Au niveau du secondaire, un élève sur trois entrant en Grade 7 réussit le School Certificate, et un grand nombre n’y parvient qu’après une seconde tentative. 

Les cours particuliers sont un véritable fléau et dénotent une faille du système éducatif. Aux examens du CPE (remplacé par le PSAC depuis 2017), 70 % de ceux qui réussissent avaient pris des leçons particulières. Le défi éducatif reste la reproduction sociale sur fond d’inégalités socio-ethniques. 

Les responsables et les acteurs du système se cherchent. Il ne sera pas simple de les mobiliser autour d’un projet commun ayant un shared vision. Soyons justes dans notre appréciation. Les exigences actuelles et à venir requièrent des institutions crédibles, fortes, performantes. Et au sein de ces institutions, un personnel enseignant et non-enseignant qui soit prêt, et formé aux nouvelles donnes pour participer et trouver le bonheur au travail dans ce beau et noble métier. Oui, on est dans le registre de la vocation, du sacerdoce, de l’engagement ; mais pièce maitresse du système éducatif, ce corps de métier mérite d’être valorisé. 

L’autre grand défi du projet éducatif pour l’avenir porte sur la gestion de l’impact du numérique sur les entreprises et le marché de l’emploi. Le numérique est en train de tout bouleverser. Une partie grandissante de la jeunesse l’a compris, et les jeunes dans le monde sont optimistes quant à son impact – nous y viendrons dans la prochaine problématique : «Espace jeunes et avenir».

Les réflexions qui suivent résument les grands enjeux : «The biggest misconception I’ve heard here at Davos is this idea that technology is going to come for all of our jobs and there’s nothing we can do about it. The reality is that it’s a more powerful tool than we have ever had before, that means we have more power to shape that going forward.» (…) «While there are deeply polarized views about how technology will impact employment, there is agreement that we are in a period of transition. Policy needs to catch up and facilitate this transition.» Saadi Zahidi, Head of Educuation, Gender amd Work and member of the Executive, World Economic Forum.  

«In an environment where new skills emerge as fast as others become extinct, employability is less about what you already know and more about your capacity to learn.» - Jonas Prising, Chairman and CEO, Manpower Group.

«Cultivating digital intelligence grounded in human values is essential for our kids to become masters of technology instead of being mastered by it… Without a national digital education programme, command of and access to technology will be distributed unevenly, exacerbating inequality and hindering socio-economic mobility.» - Yuhyun Park, Chair, infollutionZERO Foundation. 

À nous de les décliner en établissant un rapport étroit avec le monde industriel pour une insertion professionnelle de jeunes à travers des stages et autres le plus tôt possible.

Économie de la connaissance

Maurice ambitionne de devenir un Education Hub pour la région. C’est bien engagé avec comme fers de lance Uniciti, l’Education Hub de Médine, et Charles Telfair Campus d’Eclosia. L’économie de la connaissance avec comme matière première la matière grise est source de richesse intarissable. C’est plus qu’un pilier du nouveau modèle de développement socio-économique. 

Commençons par un inventaire/audit des initiatives dans le domaine des études post-secondaires et dégageons les orientations en fonction des besoins pour les 20-30 prochaines années. Maurice a les atouts pour réussir, mais il existe encore trop de blocages. Il y a des verrous à faire sauter.

L’ouverture sur le monde passe par une ouverture de nos esprits (ou une révolution culturelle); une ouverture pensée pour optimiser tout le potentiel de l’économie de la connaissance. Maurice est devenu un prestataire reconnu d'une éducation de qualité dans la région. Des opportunités d'investissement existent dans la mise en place d’écoles : pré-primaires, primaires et secondaires de niveau international ; centres d'apprentissage des métiers; campus universitaires ; écoles pour le secteur professionnel.

L'attractivité de Maurice repose sur les facteurs suivants : un capital humain hautement qualifié ; des infrastructures modernes ; un environnement pluriculturel favorisant l'épanouissement des étudiants ; des facilités d'hébergement à des prix compétitifs ainsi que le transport public gratuit pour les étudiants ; et la rationalisation des procédures pour la délivrance du visa d'étudiant. 

À proximité de l’Afrique, l'île offre des opportunités pour répondre aux besoins du continent en matière d'éducation. Maurice s'est fixé comme objectif l'augmentation du taux brut d'inscription dans le secteur universitaire à 70 % d'ici 2020 pour ceux qui terminent le secondaire. 

Dix pistes pour avancer 

  1. Dégager un projet éducatif doté d’une philosophie visionnaire. Le décliner ensuite à tous les niveaux, tendant vers un apprentissage continu qui prône le continuous learning de la population.
  2. La transmission des savoirs fondamentaux. Il y a un équilibrage à effectuer qui passe par une remise en question sur la part du savoir-faire enseigné au détriment du savoir-être et du savoir-vivre.
  3. Les institutions éducatives comme lieu de transmission des valeurs citoyennes de la république mauricienne, ouverte sur le monde pour produire des citoyens du monde.
  4. Le champ de l’éducation comme espace d’ouverture d’esprit.
  5. Mettre fin à une aporie : une pédagogie qui reste traditionnelle dans un monde exigeant la créativité.
  6. Savoir doser et exploiter les merveilles du numérique pour alléger la partie pénible et répétitive d’une tâche, afin de dégager du temps pour l’animation, l’innovation, la créativité, et la découverte. Mais soyons vigilants ! Gare à un fétichisme technologique polluant de l’écosystème éducatif !
  7. Miser sur le capital humain : dans un environnement où de nouvelles compétences émergent aussi vite que d’autres disparaissent, l’employabilité se rapporte moins à ce que l’on sait déjà qu’à sa capacité à apprendre.
  8. L’investissement dans la petite enfance est un investissement stratégique par excellence. Et l’État doit activement jouer son rôle pour assurer l’égalité des chances et d’espérances dès la naissance.
  9. Sortir d’un système fondé sur un seul type d’intelligence pour faire la place aux intelligences multiples, dont l’intelligence émotionnelle, afin d’enrichir les rapports sociaux au sein des entreprises. Encourager un paradigm shift vers la collaboration et non la compétition.
  10. Faire de l’éducation un pivot dans la politique de lutte contre les inégalités et la pauvreté au nom de l’égalité de chances, d’espérances et d’opportunités, et de l’égalité citoyenne.

C’est le temps des interrogations sérieuses pour assurer que l’éducation soit une pièce maîtresse dans la révolution culturelle dont notre société a grand besoin. C’est un champ stratégique car l’éducation est l’arme la plus puissante pour effectuer le changement.

Voir plus...