Il y a bien longtemps que plus personne de sérieux ne regarde Enquête exclusive en France. L’intérêt tout à fait « exclusif » de son créateur, Bernard de La Villardière, pour les affaires de drogue et de prostitution est même devenu cette année une blague à la mode (voir par exemple Le Petit journal, sur Canal +). Ce dernier s’est ainsi vu décerner le prix du « Gérard de l’animateur le plus monomaniaque » de la télévision, lors d’une cérémonie parodiant césars et autres oscars sur la chaîne Paris Première.
Pourtant, je ne peux, suite à mon histoire familiale et personnelle, passer à côté d’une émission consacrée à Maurice, aussi mauvaise soit-elle. Comme prévu, celle-ci ne m’a rien appris bien au contraire. Non seulement l’enquête se contente d’enfoncer des portes ouvertes, mais en plus, comme souvent, le montage standardisé et les partis pris simplistes réussissent à dissimuler la réalité qu’on prétendait révéler. La volonté de montrer la face cachée de Maurice a finalement agi elle-même comme un cache : comment un manager faisant la publicité de son hôtel, un expatrié faisant la publicité de son restaurant, un entrepreneur faisant la publicité de sa distillerie et un dealer faisant son autopromotion, le tout filmé par une équipe voulant vendre des encarts publicitaires pourraient nous apprendre quoi que ce soit de crédible sur un pays infiniment complexe.
Les espoirs voyeuristes du journaliste « enquêteur » se voyaient d’ailleurs déçus dès les dix premières minutes par un gérant hôtelier : pas de chambre avec prostituées et drogues comprises à Maurice, comme à l’hôtel Carlton de Lille : l’île a d’autres projets. Ce qui n’a pas empêché notre reporteur de tenter : « Vous voulez dire que vous avez eu des demandes à ce sujet ? » Et notre Tintin à l’île Maurice de se consacrer à démasquer d’autres secrets de l’île : la drogue, la pauvreté, la richesse.
La famille Guimbeau sort un nouveau Rhum, qui semble devoir s’appeler le Red King. Soit. Après la Blue Marlin, le Green Island, le Black Label, on continue sur un concept lancé il y a déjà un siècle par le Blue Penny. Les publicitaires à Maurice ont de la suite dans les idées. Très bien.
Louise Coindreau a 700 paires de chaussures. Bravo. Malgré son enrichissement, et peut-être à cause du « lobby » qui cherche à la détruire, elle n’a pas jusqu’alors réussi à obtenir plus de deux pieds. Ce sera donc l’occasion d’un grand moment de journalisme : « Ce n’est pas trop dur de choisir le matin ? » (Cette scène nous sera même montrée deux fois, sans doute pour que l’on puisse en saisir la complexité).
L’ancien ministre du tourisme Nando Bodha fête Cavadi. Un ministre ? Dans la rue ? Inimaginable pour un Français : ici on ne se perce pas les joues, et nos ministres se cachent de peur de finir comme Pablo Escobar (pas celui de Medellín, non, celui de Baie-du-Tombeau).
Malheureusement, le reportage va plus loin. A Maurice, soit on possède 100 millions d’euros de patrimoine, soit on passe sa vie dans des taudis, à s’injecter du Subutex ou à coudre des étiquettes. Pour résumer, Maurice serait le paradis des expatriés, des faussaires, des drogués et des millionnaires.
Ayant été moi-même expatrié à Maurice, je valide sans problème le premier point. Quant au second, il m’a permis de porter en 2 ans plus de chemises Ralf Lauren que le prince Harry n’en portera jamais, au prix de quelques sueurs froides à Roissy. Pour les deux autres, je ne peux que confesser mon aveuglement : mes amis créoles devaient sûrement se cacher pour prendre leur Subutex. Pensez donc, Maurice est le cinquième pays consommateur de drogues dans le monde. ! « Juste derrière l’Iran », nous affirme le journaliste (Les journalistes français n’aiment pas beaucoup l’Iran, ce qui explique cette comparaison gratuite). Personnellement, j’aurais aimé voir les statistiques du Congo Kinshasa, de la République centrafricaine, du Nigéria, de la Corée du Nord, de la Russie ou de la Chine, pour comparer. Et puis surtout j’aurais aimé voir l’appareil statistique de ces pays, la transparence de leurs chiffres, la fiabilité des résultats.
Mes amis Franco-mauriciens devaient sans doute faire semblant de devoir travailler pour vivre. Pensez-donc, 100 millions d’euros comme unité de compte ! Pas besoin de faire des études, pas besoin de chercher un salaire… et dire qu’ils me laissaient parfois régler moi-même mes consommations dans les bars de Grand-Baie !
Je ne parle même pas de mes amis Indo-mauriciens, qui ont réussi à me faire croire qu’ils ne croyaient plus en la politique, ni même parfois en la religion : quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai appris, grâce à M6, qu’en fait ils régnaient sur le pays.
A moins que l’aveugle ne soit cette « enquête exclusive ». A moins que la vie de mes amis n’ait pas intéressé le journaliste. A moins que les classes moyennes mauriciennes aient été sacrifiées au montage pour pouvoir résumer l’ile à ses extrémités. Où sont les étudiants, les enseignants, les journalistes ? Où sont les artistes, les designers, les ingénieurs ? Où sont les médecins, les avocats, les commerçants ? Evaporés, disparus, inexistants.
Personne n’ignore les problèmes de l’île : ni la pauvreté, ni le Subutex, ni les contrefaçons. Mais nous savons tous que l’île Maurice ne peut se résumer à cela : ce portrait d’une île sans classes moyennes est une fiction.
S’il faut finir par des vérités générales, plutôt que de tenter « les Franco-mauriciens sont riches » ou « les Indo-mauriciens font de la politique », risquons celle-ci : les émissions de la télé-spectacle sont trompeuses et manipulatrices. Plutôt que de chercher à montrer la réalité, elles la tordent pour lui faire dire non pas ses secrets, mais leurs propres obsessions. Je suis sûr qu’à l’avenir cette hypothèse se vérifiera de nouveau. Dès dimanche prochain, peut-être…
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