La clinique psychiatrique Pierre Janet a été inaugurée à Congomah le 12 août. L’invitée d’honneur du «Chief Executive Officer», Tony Lingiah, est l’architecte Noëlle Janet, petite-fille du célèbre philosophe, psychologue et médecin français. Dans l’entretien qui suit, elle parle des souvenirs qu’elle a conservés de son grand-père et de son métier, l’architecture.
Pierre Janet (Ndlr: 30 mai 1859 – 27 février 1947) était un philosophe, psychologue et médecin. Quels souvenirs garde zvous de celui qui fut une figure majeure de la psychologie clinique française du X1Xe siècle et avant tout votre grand-père?
Je l’ai connu jusqu’à l’âge de 12 ans, en tant que grand-père, pas en tant que philosophe. Je conserve l’image d’un homme devant un grand bureau avec un masque de Pascal derrière lui, des livres tout autour et des petits escaliers roulants qui m’amusaient beaucoup. Il y avait aussi un grand fauteuil où il recevait ses malades et un appareil avec une roue qui tournait très vite. Pour calmer les malades, je suppose. Il y avait un grand balcon qui donnait sur la rue de Varenne, des petits pots avec des cactus qu’il avait ramenés de ses voyages. Il avait beaucoup voyagé à l’étranger. Il allait visiter les jardins botaniques. Les plantes, c’était sa passion. Il avait un énorme herbier de 3 000 plantes qui était à côté de ses observations. Il datait de son enfance. Il disait que ses observations de malade, c’était son herbier. Mon grand père était un philosophe en premier lieu. Il était de tempérament religieux tout en étant devenu athée après. Il aimait l’étude de l’âme et de l’esprit, il avait le goût des sciences naturelles. Il a lié ces deux domaines. Il espérait trouver une réponse à ses questions mais ne l’a pas trouvée.
Qu’est-ce que cela représente pour vous d’avoir vu le jour au sein d’une telle famille ?
Je faisais partie d’une famille intelligente, ouverte, qui aimait beaucoup les voyages. J’aime aussi les voyages, j’aime les plantes et les cactus à cause de mon grand-père. J’ai commencé à le lire beaucoup plus tard quand j’avais 16 ou 17 ans. Il est très facile à lire. Il écrit comme il parle, son langage est très direct, très simple, avec beaucoup d’humour.
Il est quelquefois très long mais très facile à lire.
Comment porte-t-on en soi un tel héritage ?
Allègrement! Cela m’amuse! Cela ne change rien à sa propre vie.
Je suis architecte, cela n’a rien à voir avec la psychologie sauf qu’il y a de la psychologie de client quand même.
Et pourquoi avoir choisi l’architecture et non pas la psychologie ou la philosophie ?
Par ce que du côté de ma mère, on est plus artiste. Du côté Janet, on est plus intellectuel. L’architecture liait les deux côtés. J’étais bonne en dessin et en mathématiques. J’ai l’esprit très logique et organisé. J’ai eu une agence un peu importante. Mon père aurait aimé être architecte mais ses parents trouvaient que ce n’était pas un métier suffisamment sûr. Il y avait déjà l’instinct d’architecte dans la famille.
Votre nom est associé au Club Méditerranée, pour lequel vous avez réalisé une dizaine de centres de vacances. Vous avez notamment contribué à la mise au point de la typologie architecturale naissante des villages de vacances.
Le Club Méditerranée a beaucoup changé depuis. A l’époque, on passait des villages de cases à des villages plus organisés, avec des chambres très ouvertes sur la nature. J’ai fait des clubs différents les uns des autres, très ouverts sur la nature. Maintenant, c’est plus style Méridien. Il y avait plus de bungalows, des maisons très ouvertes avec des terrasses, des jardins, des pyramides sur des bassins. Les chambres n’étaient pas très protocolaires. Il y avait des chambres sous des greniers à Pompadour, sous de grandes pentes de toiture. On avait beaucoup de fantaisie. En Martinique, on avait des chambres dites coloniales. A Bali, on avait privilégié le style balinais. Chaque fois, on s’adaptait au pays. C’était intéressant.
On visitait les pays, on faisait des photos de l’architecture, des bâtiments. On privilégiait aussi les matériaux du pays.
Vous avez aussi fait valoir vos compétences en matière d’architecture carcérale, à l’opposé complètement des vacances et de la liberté…
J’ai réalisé à chaque fois des lieux uniques, un peu fermés, avec tous les services nécessaires pour la vie de tout le monde. L’infrastructure est un peu la même. C’est un peu plus compliqué de faire une prison qu’un Club Med car il y a l’exigence de sécurité. La première prison que j’ai faite était une prison de réinsertion pour 240 détenus. Je l’ai conçue comme un village dans le cadre d’un programme initié par des architectes et des psychologues qui voulaient réinsérer des détenus. Il y avait une petite maison de 12 détenus avec un jardinier attenant à la maison, une petite cuisine, un petit salon, des chambres que les détenus pouvaient fermer à clé. Les gardiens devaient entrer dans la maison chez le détenu. C’était une gymnastique psychologique un peu compliquée. Il y avait aussi un jardin d’enfants quand la famille venait voir les détenus. Ils avaient la possibilité d’aller travailler dans les champs.
Les autres prisons que j’ai faites étaient beaucoup plus classiques.
Ce n’était pas un programme ouvert comme ça. La dernière prison que j’ai faite c’était à Ducos en Martinique il y a 12-15 ans. L’expérience du Club Med m’a servie. On a fait des petites maisons de 24 détenus chacune.
On a imposé une cour attenante à chaque pavillon. Ce fut repris après dans le programme de la Guyane.
Quel regard porte l’architecte sur le mode de vie des gens en général ?
Quand je construis, je suis toujours très à l’affût des demandes des gens, très sensible aux circulations qui font qu’on va d’un point à un autre, des circulations ouvertes sur l’extérieur, le moins possible de couloirs. Il faut comprendre ce que les gens n’expriment pas toujours bien, ce qui est impératif et anecdotique dans leurs souhaits.
Le cadre qui abrite un foyer ou un espace professionnel influe-t-il sur le moral de ceux qui s’y retrouvent tous les jours ?
Oui, bien sûr. Cela les rend gais ou tristes, c’est agréable d’y travailler ou pas. Il faut en tenir compte.
Y a-t-il selon vous une architecture idéale pouvant permettre à la vie de s’épanouir comme nulle part ailleurs ?
Non, il y a beaucoup d’architectures liées au pays, aux gens qui y vivent, à ce qu’on doit y faire.
L’architecture est toujours variée, elle doit toujours tenir compte des gens et de la nature qui les entoure. Les architectes sont des créateurs, il faut qu’ils expriment toutes ces données.
La clinique psychiatrique opérationnelle à Congomah est la première à porter le nom de Pierre Janet dans l’océan Indien. Etes-vous touchée par le choix des promoteurs ?
Très touchée ! Mon grand-père aurait été très heureux. Il aimait beaucoup les pays tropicaux, les palmiers. Quand il était invité au Mexique, au Brésil, en Argentine, il était très sensible à la flore. Dans toutes les cartes postales qu’il envoyait à sa famille, il ne parlait que de la nature, des arbres, des fleurs qu’il trouvait très étranges, différents des plantes en France. Il était en admiration devant les palmiers royaux qui s’élançaient vers le ciel. Il aurait bien aimé faire ce voyage à ma place.
 
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