De victime de la vente à la barre, Salim Muthy s’est transformé en défenseur public. Son dernier coup d’éclat a été de demander au Premier ministre de ne pas mélanger politique et religion. Portrait d’un pâtissier qui dit avoir trouvé là un moyen de faire de la politique autrement.
Salim Muthy, 49 ans, n’a rien d’un agitateur patenté. En fait, il s’exprime d’une voix aussi douce que les mawa samoussa, sutalfi nes et autres pâtisseries indiennes qu’il prépare sur commande à son domicile, à la rue Washer Women, à Port-Louis. L’intérieur de celui-ci est cossu. Mais ce sont vraisemblablement des signes d’une aisance passée car, précise-t-il, depuis qu’il a pris position aux côtés des planteurs de Riche-Terre, il n’a cessé de subir des tracasseries administratives par rapport à ses pâtisseries de Phoenix et de Castel. A tel point que, depuis un an, il a été contraint de renvoyer son personnel et de fermer boutique.
Jusqu’à 2004, Salim Muthy était encore inconnu des Mauriciens, sauf des amateurs de pâtisseries indiennes. Et il serait resté un anonyme, s’il n’avait été victime de la vente à la barre. Troisième d’une fratrie de six, Salim Muthy a dû arrêter l’école après sa Form V au collège Trinity. Son père ayant une santé délicate, il va lui prêter mainforte dans les deux points de vente que la famille possédait alors à la rue La Paix, Plaine-Verte, et à la rue Labourdonnais, Port-Louis. Et tout en se spécialisant en pâtisserie européenne et indienne auprès de l’Ecole hôtelière, à Les Casernes, Curepipe, il s’intéresse à ce qui se passe autour de lui, lit et se documente.
Les nuages s’amoncellent dans le ciel quand, souhaitant se lancer dans les affaires, son frère hypothèque le terrain paternel sur lequel il a fait construire sa maison. Mais, son frère ne pouvant plus régler ses dettes, Salim Muthy se voit dans l’obligation de mettre les bouchées doubles et de confectionner des gâteaux jusqu’à une heure du matin tous les jours pour essayer d’en finir avec le lien bancaire. Ne pouvant plus soutenir le rythme des remboursements, le terrain et la maison, dans laquelle il a investi Rs 900 000, sont saisis et mis en vente à la barre. «C’est à ce moment-là que j’ai compris comment la mafia opérait autour de la Cour suprême avec la complicité de quelques courtiers, avoués et avocats.»
Ignorant des pratiques en cours à l’époque, il dit avoir fait appel à un homme de loi qui lui a réclamé des honoraires exorbitants. Ce dernier, soutient-il, l’a contraint à mettre en vente un terrain que lui et son épouse possédaient au morcellement Beerjeeraz, à Albion, pour pouvoir racheter sa maison et le terrain mis en vente à la barre. «Lorsqu’il a eu son argent, l’homme de loi m’a affirmé que ma maison serait vendue à une somme bien spécifique. J’ai compris que la vente avait déjà été conclue dans son bureau quand, en Cour, la somme adjugée correspondait au montant qu’il avait avancé.»
C’est à partir de là qu’il s’engage aux côtés des victimes de la vente à la barre et d’Harish Boodhoo. Mouvement qui entraîne les conclusions que l’on sait. Ayant réalisé comment des personnes illettrées et ignorantes des lois pouvaient se faire piéger, il fonde, avec l’aide de victimes de vente à la barre ayant obtenu gain de cause, une organisation non-gouvernementale (ONG) baptisée Paralegal Advisory Services. Cette ONG, basée à la rue Desforges, fonctionne deux jours par semaine, les lundis et jeudis. «Mo azir kouma intermediair ek kanalyz bann dimoun ki pa konn zot drwa, pou zot pa al tap move laport.»
S’il s’aligne aux côtés des planteurs de Riche-Terre, explique-t-il, c’est parce qu’il réalise qu’une injustice a été commise. Les terres de ces planteurs, dit-il, ont été reprises par l’Etat pour une bouchée de pain. Son action débouche sur de multiples grèves de la faim, sur le rapport Noël-Ramkissoon et, finalement, sur la décision du gouvernement d’accorder une meilleure compensation aux planteurs concernés. Salim Muthy en parle comme d’une «deuxième victoire».
La politique active ? Très peu pour lui. «Ler dimoun fer ou konfi ans ek bisin ou led, ou bisin diboute pou zot.» Il confi e cependant avoir été approché par des politiques. On lui aurait même proposé de poser sa candidature aux élections générales. A quoi, il a posé trois conditions préalables : qu’il soit candidat dans les circonscriptions n° 2, 3 et 15, qu’il connaît bien qu’une fois élu, on lui confie le portefeuille du Logement et des Terres et que le gouvernement institue une commission d’enquête sur toutes les personnes ayant occupé ce maroquin ministériel depuis 1982. Se disant apolitique, il avoue assister aux meetings de tous les partis politiques pour savoir ce que les politiciens ont à dire. «Me mo totaleman independan.»
Ce n’est ainsi pas pour régler ses comptes, suite au «harcèlement administratif» qu’il dit avoir subi concernant ses pâtisseries, qu’il a interpellé publiquement le Premier ministre lors des célébrations officielles de Yaum-Un- Nabi, dimanche dernier. Selon lui, il y a, depuis l’année dernière, une certaine exaspération publique quant au fait que les politiciens invités à des célébrations religieuses utilisent ces plateformes pour distiller des messages politiques.
«Ki li pou Maha Shivaratree, Eid ou Yaum-Un-Nabi, zot nek fer discour politik. Ou nek tann koz ‘mo gouverma, nou bann, tan ki mo la fode pa zot per’ etc. Sa kalite koze la fristre dimoun.»
Éprouvant les mêmes sentiments que ces «personnes frustrées », il dit avoir eu cette année «le courage» de se mettre debout pour dire au Premier ministre qu’il déviait du religieux vers le politique, alors même qu’il avait dit qu’il ne le ferait pas au début de son intervention. «Je ne l’ai ni insulté, ni porté atteinte à son intégrité. Je l’ai simplement rappelé à l’ordre.»
Salim Muthy considère que les organisateurs ont tort d’inviter les politiques à intervenir lors de cérémonies religieuses. «Je ne dis pas que les politiques ne doivent pas être invités, mais ils doivent s’asseoir dans l’assistance. Et s’ils ont un message à faire passer, ils doivent le faire à la fi n de la cérémonie par le biais de la presse. Dimanche dernier, je n’ai fait qu’agir en citoyen responsable qui doit donner l’exemple aux Mauriciens. Et j’ai aussi essayé de faire comprendre aux religieux qu’ils doivent séparer la religion de la politique.»
Personne n’a critiqué sa démarche, ajoute-t-il, «du moins pas devant moi». Au contraire, explique-t-il, lors d’une autre célébration de Yaum-Un-Nabi lundi dernier à Vallée-Pitot, une quinzaine de maulanas ont soutenu sa démarche, estimant qu’il ne faut pas marier religion et politique. «Zot inn dir ki zot pa pou invit politisien e zot inn dir ki Premie minis bisin presant exkiz parski linn tret mwa de ignorant.»
Une marque de solidarité qui, dit-il, l’incitera à faire de même l’an prochain si les politiciens invités politisent une fois de plus la plateforme religieuse. «Asterla monn gayn kouraz ler mo truv sa support ek solidarite la.» Sa prochaine prise de position sera aux côtés du Front commun des travailleurs sociaux, dont il est le porteparole. «Le 25 février, nous avons prévu de faire un meeting pour demander que la Mauritius Broadcasting Corporation ne soit plus accaparée par l’appareil d’Etat.» Mais ce qu’il souhaite pardessus tout, c’est montrer aux gens qu’il est possible de faire de la politique autrement. «Zordi Salim Muthy inn emerze par limem san vote, san rant dan Parlman, san protecsyon. Mo le montre dimoun li pa necesser rant dan politik pou fer politik. Mo le montre zot ki enn nouvo form politik kapav existe…»
Marie-Annick SAVRIPÈNE (Source : l’express, samedi 11 février)
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