LUNDI DERNIER, nous avons quitté Lady Gomm et la Triple Espérance, multipliant les bals pour mieux faire oublier la fausse note du 15 juillet 1847. Il convient aussi de mentionner ici les nombreux concerts et autres conférences publiques sur des sujets d’actualité. Des médailles sont ainsi offertes aux meilleurs élèves des établissements scolaires soutenus par la Loge. Par souci d’égalité, les demoiselles ont droit à autant de médailles que les garçons. Détail significatif quand on sait le peu d’égards accordés à l’époque à la formation académique des jeunes filles.
L’épidémie de choléra de 1854 a, au moins, le mérite de fournir l’occasion à la Triple Espérance de faire montre de tout le potentiel philanthropique dont ses membres sont capables. Le moins qu’on puisse dire c’est que la solidarité n’est pas chez eux un vain mot. Les orphelins sont pris en charge par des frères épargnés par le malheur. Ils sont mis en apprentissage ou placés dans un pensionnat. Les vieux sans ressources ont droit à 45 livres de riz et à une piastre en argent par mois. L’Etat apprécie moyennement cette assistance sociale parallèle.
La Triple Espérance a pourtant à son actif sa part prépondérante lors de la mise sur pied de la corporation municipale. Sa Salle des Pas perdus abrite les 21 et 23 février 1850, les premières élections municipales de la colonisation anglaise. Un de ses membres les plus éminents, Louis Léchelle, sera le premier à porter le collier mairal. Rivaltz Quenette écrit fort justement, dans son livre « La franc-maçonnerie à l’île Maurice » (Editions La Vauverdoise, Port-Louis) : “La Triple Espérance est donc le berceau de la première instance intégralement élue de ce pays”, le berceau d’une démocratie mauricienne engendrée toutefois par la période révolutionnaire.
On retrouve ce même élan patriotique le 18 janvier 1853, quand la Loge apporte son concours à une autre initiative à la fois anglaise et francophile de lever des fonds en vue de l’érection d’une statue de Mahé de Labourdonnais. Elle fut dévoilée le 30 août 1859 sur la place du Quai. On imagine mal la France rendant un hommage, même mérité, à d’anciens adversaires politiques ou militaires. La Triple Espérance peut également s’honorer d’avoir été le berceau de la Chambre d’Agriculture qui célèbre cette année ses 150 ans d’existence. C’est dans sa Salle des Pas Perdus que 300 notables agricoles prennent la décision de se constituer en Chambre d’Agriculture.
Raymond d’Unienville a récemment narré, dans un livre imprimé par la Mauritius Stationnery Manufacturers Ltd, la Tentative socialiste à l’île Maurice d’Evenor Dupont, de mise en pratique des idées phalanstériennes de Charles Fourier.
Le même Evenor Dupont préside, le 9 avril 1849, un banquet en l’honneur de Fourier. La Salle des Pas Perdus, richement décorée, est alors ornée d’un buste de Fourier par le sculpteur Ottin. Hommage est rendu, à cette occasion, à l’organisation du travail par l’association, à la fondation du premier phalanstère, à la religion, à l’association, à l’union, à la fraternité, au travail, à la propriété, au réveil de la terre, à l’abolition de la guerre, à la famille, aux artistes, à la délivrance de ceux qui souffrent, à l’école sociétaire, à Adrien d’Epinay et aux patriotes.
Jamais auparavant, la Triple Espérance n’est autant que pendant les années 1850 le centre de la vie sociale. Sa Salle des Pas Perdus est le principal lieu de rencontres de l’époque. Mais une opposition de plus en plus structurée commence à prendre forme face à la Triple Espérance et plus exactement de l’autre côté de la rue de la Corderie. Il s’agit du diocèse de Port-Louis, créé en 1847. Jusqu’à l’arrivée de Mgr Collier et du Père Laval, le 14 septembre 1841, le catholicisme vivote, ne disposant pas du leadership ni des ressources humaines voulus pour jouer un rôle de premier plan. Il suffit de savoir que la catholicité locale ne dispose que de cinq paroisses à l’arrivée de Mgr Collier et qu’elle en comptera une douzaine au moment de son départ, le 6 octobre 1862. La Triple Espérance se trouvant à l’arrière du nouveau Palais Episcopal, construit de 1849 à 1853 par Michel Darodes et puis par Georges Garbert, les évêques de Port-Louis sont aux premières loges pour être au courant de ce qui se passe dans l’enceinte maçonnique aussi hospitalière.
Fracassante démission
Une des premières escarmouches du diocèse de Port-Louis : l’interdiction faite au Maçon de couleur, Hippolyte Lemière, une proie plus facile que ses frères de l’oligarchie toute-puissante, de faire ses Pâques en 1854. Cela entraîne une courageuse réaction de la part d’Edouard Rémono, futur chef juge et premier chevalier mauricien de l’empire britannique. Il démissionne avec fracas du conseil de fabrique de la cathédrale Saint-Louis et redevient un des membres les plus actifs de la Triple Espérance qu’il avait quelque peu délaissée. Celle-ci fait comprendre, dans le conflit Lemière, qu’elle entend réagir collectivement chaque fois que l’un des siens sera injustement lésé.
Les funérailles chrétiennes sont alors refusées aux Maçons. La Triple Espérance obtient que, le 20 juillet 1858, une messe soit célébrée à Notre Dame de Paris, avec l’approbation de l’archevêque de Paris, le cardinal Morlot, à la mémoire des Maçons mauriciens privés de funérailles religieuses.
Un des successeurs de Mgr Collier fait preuve d’une allergie encore plus grande à l’égard de la franc-maçonnerie. Mgr Léon Meurin, S.J., (1887-1895), est toutefois mal inspiré en accordant une confiance aveugle aux pseudo-révélations de Léo Taxil. Il n’hésite pas à publier un pavé de 556 pages à la Librairie Victor Retaux à Paris, intitulé La Franc-Maçonnerie, synagogue de Satan. Rivaltz Quenette dit sobrement ceci à ce sujet : “Quand l’imposteur (Léo Taxil), dont le vrai nom est Jogand-Pagès, se démasque publiquement à Paris le 18 avril 1897, l’argumentation de Mgr Meurin s’écroule comme un château de cartes.”
La querelle avec les autorités catholiques n’empêche pas la Triple Espérance de vaquer à ses obligations sociales et conviviales avec son savoir-faire séculaire. On peut retenir les événements suivants : 17 septembre 1850, banquet d’adieu en l’honneur du gouverneur George Anderson ; 24 mai 1855, bal maçonnique en l’honneur du gouverneur réunionnais Hubert Delisle ; 29 mai 1855, les Chambres de Commerce et d’Agriculture reçoivent ce visiteur de marque; Célicourt Antelme en profite pour réclamer une réforme constitutionnelle ; 26 novembre 1856, réunion constituante du Sailor’s Home, 24 septembre 1857, conférence de l’explorateur David Livingstone sur ses voyages en Afrique centrale ; 1858, la loge Faith and Loyalty cède la place à la British Lodge 736/1038 (sous l’obédience de la Grande Loge d’Angleterre) et la Military Lodge n° 235 relevant de la Grande Loge d’Irlande ; 13 novembre 1860, remise au Vénérable Sir Jean Edouard Rémono de la Médaille d’Honneur du Grand Orient de France ; 29 octobre 1860, funérailles maçonniques de l’artiste Yvonnet ; 20 février 1861, inauguration, toujours selon les rites maçonniques, de l’Albion Dock ; verres en main, les Maçons présents saluèrent l’entrée en cale sèche du navire Stag ; 18 janvier 1861, “allumage des feux” de la Mauritian Lodge of Harmony No 841/1143 ; plus tard, au cours de la même année, cérémonie identique pour la loge militaire Kings’s Own (6th Regiment) ; 17 mars 1863, hommage solennel à Sir Edouard Rémono, décédé le 9 février précédent ; août 1866, dévoilement du buste du 33e représentant de la Triple Espérance auprès du Grand Orient de France, Jean Antoine Martial Descombes ; 6 novembre 1866, dévoilement du portrait de Henry Frank Frederic Johnson, premier Venerable de la Military Lodge No 235 ; 30 novembre 1866, inauguration de la Friendship Lodge No 439, relevant de la Grande Loge d’Ecosse ; 17 juin 1870, grand bal maçonnique en l’honneur du prince Alfred, duc d’Edimbourg et fils cadet de la reine Victoria ; octobre 1874, réception mémorable en l’honneur de l’astronome Lord James Ludovic Lindsay, venu à Maurice pour observer, non pas les transes de Vénus, mais le transit de cette planète.
Développements techniques
Il nous faut survoler bon nombre de controverses religieuses et politiques, sinon républicaines, qui agitent considérablement la franc-maçonnerie en France et en Grande-Bretagne et qui finissent tôt ou tard par avoir des conséquences fâcheuses sur les activités maçonniques à Maurice. Ces querelles fragilisent chaque jour davantage la Triple Espérance d’une part parce que bon nombre de ses membres tiennent autant à leur adhésion aux principes maçonniques qu’à leurs convictions catholiques et, d’autre part, parce qu’en cas de conflit entre les positions françaises et britanniques, d’autres membres ont davantage à gagner en s’éloignant des positions francophiles pour se rapprocher du gouvernement colonial anglais.
Les catholiques s’activent de plus en plus. L’exemple édifiant du Père Laval inspire des auxiliaires, laïcs et religieux, en grand nombre. Mère Augustine crée la congrégation des religieuses de Notre-Dame du Bon et Perpétuel Secours. D’autres religieuses, les Filles de Marie, une congrégation d’origine réunionnaise, viennent compléter le travail social à assurer. Les religieuses de la congrégation des Dames de Lorette et les Frères des Ecoles chrétiennes sont de plus en plus actifs sur le plan éducatif.
Les laïcs chrétiens les plus actifs s’organisent en Conférences de Saint-Vincent de Paul pour assurer une action caritative au niveau des paroisses. Le 16 avril 1877, est fondée l’Union Catholique. Elle ne tardera pas à construire un immeuble (sur l’emplacement où se trouve aujourd’hui la Cour intermédiaire et criminelle de Justice). Cet immeuble ne tardera pas à concurrencer sérieusement la Salle des Pas Perdus de la Triple-Espérance dans la vie mondaine des Mauriciens. Le centenaire de cette loge se célèbre donc dans un climat concurrentiel de plus en plus prononcé.
Le recours à des développements techniques de taille (éclairage de la salle à l’électricité et photo souvenir devant la caméra de Bérenger) ne suffit pas à dissiper certaines inquiétudes d’autant plus grandes que le premier gouverneur catholique et anglais, Sir John Pope Hennessy, aide considérablement l’évêché de Port-Louis à isoler chaque jour davantage la Triple Espérance.
L’avenir s’annonce de plus en plus difficile pour la Loge de la rue de la Corderie, d’autant plus que l’île Maurice ne se doute pas combien meurtrie et désemparée elle sortira de l’épreuve de l’épouvantable ouragan du 29 avril 1892.
· Voir L’express du 1er, du 8 et du 15 décembre 2003
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