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CHRONIQUE

15/12/2003
Title:La Triple Espérance coincée entre francophiles et anglophiles (III)
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Le chapitre de la Franc-Maçonnerie mauricienne, au temps de la colonisation anglaise, s’ouvre sur un événement qui marque d’une pierre blanche, non seulement son histoire, mais encore celles de la catholicité et des relations entre colons français et occupants britanniques. Il s’agit de la visite des loges mauriciennes par Lord Moyra, marquis de Hasting et Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre. Le 19 août 1813, les membres des quatre loges portlouisiennes, ceux de la campagne et une députation bourbonnaise, s’assemblent rue de la Corderie, sous la présidence de l’illustre visiteur. Revêtus de leurs insignes maçonniques, ils se rendent sur la place de l’église. Lord Moyra demande alors à l’Etre suprême, le Père de tous, de bénir le projet de rétablissement d’un lieu consacré à sa Gloire. Maçons et habitants sont invités à vouloir la prospérité de la réédification de l’église paroissiale Saint-Louis. Il fait appel à l’unité nationale et souligne l’importance de la vertu de Bienfaisance. Son exhortation est suivie de la pose de première pierre selon les rites maçonniques, d’une salve d’artillerie et d’une action de grâces au Grand Architecte des Mondes.

Rivaltz Quenette précise, dans son livre La Franc-Maçonnerie à l’île Maurice (Editions La Vauverdoise, Port-Louis), que la truelle d’argent dont se sert Lord Moyra pour la pose de la première pierre de l’église Saint-Louis fut pendant longtemps la propriété de la Loge La Paix. Elle devait servir à nouveau le 27 septembre 1820 quand le gouverneur Farquhar, en sa qualité de Grand Maître Provincial, procède à la pose de la première pierre d’une salle de spectacles, appelée à devenir ultérieurement le théâtre municipal de Port-Louis. Farquhar fait alors le rapprochement entre les exercices spirituels en cours à l’église Saint-Louis et les plaisirs spirituels auxquels la nouvelle salle de spectacles donnera lieu. Il fait allusion aux vices qui naissent du manque de recréations honnêtes.

Mais il faut revenir en arrière et rappeler que le premier gouverneur anglais, Robert Townsend Farquhar, choisit d’adhérer à la Loge La Paix. La population de couleur comprend vite que ce choix ne peut que la conforter dans son anglophilie et sa gallophobie pour mieux faire échec à la francophilie de la population franco-mauricienne, majoritairement présente à la Triple Espérance et aux Quinze Artistes. Rivaltz Quenette rappelle à ce propos le slogan politique “Nous sommes Anglais !” d’un tribun à venir, Rémy Ollier, et maître à penser à redécouvrir aujourd’hui encore. Lord Moyra, voulant visiter toutes les loges existantes, y compris celles des francophiles, oblige Far-quhar à se montrer fin diplomate à l’égard de la Triple-Espérance et des Quinze Artistes. Les relations avec la catholicité locale restent heureusement cordiales.

Le 2 octobre 1817 marque les débuts formels de la franc-maçonnerie anglaise à Maurice. Ce jour-là, la Triple Espérance accueille la première réunion du Lodge of Faith and Loyalty (No 676), relevant de la Grande Loge d’Angleterre, avec Burke comme Vénérable et Charles Telfair comme l’un de ses membres les plus éminents. Cette Loge anglaise n’empêche pas que plusieurs fonctionnaires anglais préfèrent rester avec Farquhar à la loge française La Paix.

L’entente cordiale entre les Loges françaises et la Loge anglaise ne tarde toutefois pas à s’effilocher. Le 21 mai 1819, le Commissaire de Justice, Geo Smith, réclame, en sa qualité de député de la Grande Loge d’Angleterre, un droit de surveillance sur les loges françaises faisant usage des rites écossais. La Triple Espérance fait savoir qu’elle reconnaîtra la Grande Loge d’Angleterre et renoncera à ses rites écossais quand cet ordre lui sera donné par le Grand Orient de France. Il y aura d’autres tentatives, mais également vaines, de détacher la Triple Espérance du Grand Orient de France.

Arts et culture à l’honneur

Ces petits coups d’épingle maçonniques n’empêchent toutefois pas Farquhar de convier les maçons de toutes les obédiences à une splendide fête maçonnique à l’Hôtel du Gouvernement, permettant l’enterrement de quelques haches de guerre persistantes.

Ces querelles de rites maçonniques et d’obédience semblent s’atténuer car Rivaltz Quenette n’en fait plus mention, au Chapitre XI de son livre, pour mieux mettre l’accent sur diverses activités philanthropiques : aide à l’éducation des enfants de Maçons dans le besoin, école gratuite sous la férule de Melchior Bourbon pour les enfants pauvres, concerts publics en faveur de la Caisse hospitalière.

La Triple Espérance organise également des activités artistiques et culturelles, telles l’exposition dans sa belle Salle des Pas Perdus, le 15 janvier 1833, des tableaux de Lisis Lemaire, ou encore, le 20 décembre de la même année, d’une récitation des poèmes de MM. Chrestien et Lorquet.

Les polémiques, suscitées par la volonté britannique de mettre fin à l’esclavagisme et d’émanciper les esclaves dans toutes les colonies anglaises, sont l’occasion pour beaucoup de se pencher sur le contenu et la validité de l’Acte de Capitulation de 1810, sauvegardant les lois françaises en vigueur alors à Maurice.

Une pétition est envoyée à Paris, priant le gouvernement français de rappeler à Londres les garanties contenues dans l’alinéa 8 de l’Acte de Capitulation (de 1810 ?). Paris répond curieusement que l’article 8 du Traité de Paris de 1814 “ porte la cession pure et simple (et sans condition) de l’Isle de France à l’An-gleterre”. Rivaltz Quenette n’approfondit pas davantage cette confusion entre les documents de 1810 et de 1814. Les francophiles apprennent en tous cas, ce jour-là, avec tristesse qu’ils n’ont plus rien à gagner à se montrer plus français que les Français. Il devront avaler un vinaigre de la même amertume lors de la demande de rétrocession de Maurice à la France, à l’issue de la Première Guerre mondiale.

L’anglophonie ne tarde pas à s’infiltrer dans la brèche ouverte à Paris, par les gardiens attitrés de la francophonie. Le 19 août 1837, l’Hôtel du Gouvernement décrète officiellement qu’“à l’avenir nul ne pourra exercer comme avocat devant certaines instances juridiques à moins d’avoir été admis comme avocat ou Barrister dans l’une des Cours royales supérieures de Grande-Bretagne ou d’Irlande”. Le 24 juillet 1841, l’Hôtel du Gouvernement ordonne que dorénavant les lois seront édictées en anglais seulement. Le 24 janvier 1945, la Gazette officielle fait savoir que les procédures devant les cours supérieurs de justice devront être faites en anglais à dater du 16 juillet 1847.

Ces mesures accentuent davantage le clivage blancs francophiles et francophones et population de couleur anglophile et anglophone. Cette dernière ne peut oublier les bienfaits de l’abolition de l’esclavage ni les prises de position de Rémy Ollier et du journal qu’il a fondé, en dépit de son jeune âge, La Sentinelle de Maurice. Hommes de couleur et La Sentinelle s’alignent donc derrière les mesures anglophones prises par l’Hôtel du Gouvernement.

Paradoxalement la Triple Espérance se retrouve mêlée, bien malgré elle, du côté des anglophiles et anglophones. Elle autorise Lady Gomm, l’épouse du gouverneur de l’époque, à tenir, le jeudi 15 juillet 1847, dans sa Salle des Pas Perdus, un des nombreux bals qu’elle a l’habitude d’organiser. Cette date correspond cependant à la dernière plaidoirie en français autorisée devant la Cour suprême.

Son auteur, Me Célicourt Antelme, ayant poussé son intervention jusqu’à une heure avancée de la nuit – mais pas forcément jusqu’à minuit – fait l’objet d’une grande ovation francophile. Au même moment, des anglophobes se déchaînent à l’entrée de la Triple Espérance, huant ceux et celles ayant accepté de participer au “bal de la provocation” à leurs yeux. Francophiles fêtant Antelme et anglophobes sifflant les valseurs de Lady Gomm ne tardent pas à joindre leurs forces et leur colère. Cela finit par donner lieu à une bagarre rangée et à quelques arrestations, suivies peu après, mais non sans peine, de libérations provisoires dûment cautionnées (£ 100).

On s’interroge toujours sur les raisons la maladresse de la Triple Espérance. Les réservations pour huit soirées dansantes sont, il est vrai, acceptées près d’un mois avant les incidents, dans le but bien compréhensible de renflouer la caisse hospitalière. Rivaltz Quenette remarque avec humour que la Triple Espérance apprend alors à ses dépens que “la fin ne justifie jamais les moyens”. Il ajoute que Lady Gomm s’empresse de rétablir la situation en sa faveur en invitant la générosité publique à l’aider à rénover le tombeau du gouverneur Malartic, resté à demi-achevé au Champ de Mars. Un autre bal également maçonnique, tenu le 19 août 1847, met de nouveau du baume sur les cœurs meurtris.









Farquhar favorise l’enterrement de haches de guerre persistantes. L’accent est désormais mis sur des activités philanthropiques : aide à l’éducation pour les enfants pauvres, école gratuite, concerts publics en faveur de la caisse hospitalière...




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