LA FRANC-MAÇONNERIE mauricienne, en tant que foyer privilégié d’idées, de débats et de réflexions, ne pouvait pas ne pas jouer un rôle prépondérant, directement ou par membres interposés, dans les grands chambardements constitutionnels que connaîtra l’île Maurice entre 1790 et 1815, soit entre l’annonce de la prise de la Bastille et le Traité de Paris, confirmant et ratifiant la prise de l’île par les troupes de Sa Majesté britannique. Ces changements de régime ne font, bien sûr, jamais l’unanimité au sein de la population. Le fossé s’élargit entre les favorisés et les lésés de chaque changement. Au contraire, ce dernier favorise combines et magouilles, permettant de prendre la place d’autrui et de se débarrasser des personnes gênantes.
La franc-maçonnerie est de création récente, au moment où elle se retrouve emportée par ce conflit d’idées constitutionnelles. Mais les foyers d’idées sont, déjà, trop restreints pour que ceux existants ne se retrouvent parmi les premiers à être jetés dans la mêlée et à devoir prendre position à leurs risques et périls. C’est dire qu’on ne soulignera jamais assez le rôle joué par les différentes loges maçonniques en cette période particulièrement troublée de l’histoire de Maurice.
Mais nous ne sommes pas encore au temps de Farquhar. Nous en étions encore, lundi dernier, à la construction de l’immeuble maçonnique de la rue de la Corderie. Parallèlement à ces travaux matériels, la Triple Espérance s’active auprès de la Loge des 21 et celle des Quinze Artistes. En 1797, elle installe la Loge Le Bon Choix, domiciliée à la Savane, avec Jean Marie Martin Virieux comme Vénérable. Elle contribue à la naissance de La Fraternité Cosmopolite à Pondichéry. Elle se fait aussi l’avocat auprès du Grand Orient de France des loges pondichériennes des Navigateurs Réunis et des Amis Réunis. Elle rend le même service à des frères maçons de Foulpointe, Madagascar, et aux Seychelles.
Elle ne pourra faire l’économie des turbulences engendrées par l’annonce de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, et des débuts de la Révolution française. Elle n’y échappe d’autant plus qu’aux côtés du messager révolutionnaire, Gabriel de Coriolis, se tient une de ses vieilles connaissances, Ricard de Bignicourt. La période révolutionnaire accentuera le clivage entre la population blanche d’origine française et celle de couleur, composée de métis et d’esclaves affranchis. Des tenants de l’Ancien régime se réunissent chez l’un des membres les plus influents de la Triple Espérance, Gast d’Hauterive, pour contrecarrer le militantisme des tenants du mouvement révolutionnaire. Ce dernier devient de plus en plus menaçant. M. Le Forestier doit se réfugier au Réduit chez le gouverneur Conway. Ce dernier ne tarde guère à son tour de devenir la cible des plus entreprenants.
L’honneur échoit à M. Ed. Laglaine de proposer une remise à jour du rituel maçonnique selon un modèle moins royaliste et davantage républicain. La Loge La Paix, fait un accueil beaucoup plus favorable à son initiative que la Triple Espérance et surtout les Quinze Artistes où l’oligarchie prédomine. Laglaine crée la Loge des Amis de la République française. La Triple Espérance la reconnaît à la surprise générale. On fait alors ressortir que la franc-maçonnerie va de pair avec les devoirs patriotiques et les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité, que ces valeurs supposent qu’il ne peut y avoir de supériorité autre que celle qu’engendrent les mœurs, les vertus, les connaissances. Art royal devient alors Art maçonnique et Trône, Orient. On dit aussi adieux aux princes, chevaliers, cordons. La porte demeure toutefois fermée aux tenants du crime et de la violence, y compris à Roussety, le fabriquant du “couteau destructeur” (guillotine ?).
Les relations entre la Triple Espérance et la communauté catholique demeurent cordiales pendant la période révolutionnaire. On y note des aides mutuelles tout comme des cérémonies funèbres au cours desquelles les rites catholiques et francs-maçonniques se suivent harmonieusement. La fraternité s’exerce même en faveur des francs-maçons anglais, retenus prisonniers à Port-Louis. Cela augure bien du rôle que jouera la franc-maçonnerie quand l’île de France redeviendra Mauritius et que l’Union Jack remplacera le drapeau tricolore sur l’hôtel du Gouvernement. Il sera intéressant de situer la détention de Matthew Flinders dans ce contexte philanthropique franc-maçonnique.
Rivaltz Quenette prépare actuellement une réédition de son histoire de La franc-maçonnerie à l’île Maurice**, réédition revue et considérablement augmentée. Il se demande si l’on n’a pas par trop minimisé, dans le passé, la responsabilité d’éminents Mauriciens, y compris des francs-maçons, dans le changement de drapeau, opéré à Maurice en 1810. Ce qui se passe à Maurice, entre 1790 et 1815, ne peut, en effet, être le moins du monde dissocié de ce qui se passe à la même époque en France. Il faut même aller plus loin et oser lever le voile pudique qui couvre toujours les faits et gestes, pendant la Seconde Guerre mondiale, de certaines familles mauriciennes, peut-être trop attachées aux idées de l’Action française et de l’extrême-droite et qu’incarnera plus tard le régime pétainiste. On peut tout autant s’inspirer des frilosités, notées de part et d’autre, quand la population mauricienne se partageait, dans les années 1960, entre Indépendantistes et Intégrationnistes. De même, le projet révolutionnaire de marxisme libertaire, prôné par un MMM, encore rétif à la prise du pouvoir par la voie électorale, suscita, de part et d’autre, sympathie et répulsion.
Dans ces moments particulièrement fébriles, les excès des membres les plus entreprenants d’une tendance donnée entraînent les réactions les plus violentes et les plus prononcées dans le camp adverse, donnant ainsi naissance à des polémiques et à des radicalisations pas toujours du meilleur aloi. Ceci est dans l’ordre des choses et se renouvelle chaque fois ou presque qu’il y a un débat d’idées d’ordre général.
Il devient vite inévitable, alors, à tout un chacun de devoir, un jour ou l’autre, en petit comité ou en public, donner son opinion, la durcir en contrant les idées adverses, se retrouver enrégimenter dans un clan et devant endosser parfois bien malgré soi des attitudes excessives du camp apparaissant le plus propice. Il appartient à l’historien de se défaire de toute idée préconçue et manichéenne d’un épisode donné du passé d’un peuple. La vérité historique n’est jamais blanche ou noire. Au contraire, elle est faite essentiellement de nuances avec des parcelles de bonté et de lucidité dans chacun des camps en présence. Il lui appartient d’apprendre à ses lecteurs non pas à juger les générations précédentes mais à les comprendre, à compatir avec les difficultés auxquelles elles ont eu à faire face.
Pour en revenir à l’histoire de la franc-maçonnerie pendant la Révolution française et l’Empire napoléonien, il faut se souvenir que l’avènement de ces deux régimes ne suscite guère l’unanimité en France. Ceux qui peuvent s’enfuir et se réfugier en Autriche, en Prusse, en Grande-Bretagne, ne se font point prier. Sur place, des résistances s’organisent. Il est difficile d’imaginer la Chouannerie vendéenne ne prêtant aucune oreille favorable à toute offre d’assistance financière et militaire de la part d’Anglais, trop heureux de pouvoir ainsi fragiliser, sur son flanc occidental, la force de frappe française de l’époque. Combien de capitales, aujourd’hui encore, accusent des pays limitrophes de soutenir perfidement leurs insurgés. Et nous savons ce que valent les dénégations officielles et diplomatiques.
Nous savons que ceux qui sont terroristes pour les uns sont martyrs et héros de la résistance pour les autres. Nous devons donc comprendre et accepter que des Mauriciens ont sincèrement cru bien faire en aidant les Anglais à conquérir Maurice en novembre 1810 ou en favorisant par la suite le démarrage harmonieux de la colonisation britannique, parce qu’ils pensaient honnêtement qu’il était préférable de recommencer à vivre sous une monarchie de droit divin même britannique plutôt que de continuer à vivre sous la dictature d’un empereur autoproclamé aussi tyrannique que Napoléon 1er.
Non seulement la franc-maçonnerie mauricienne de l’époque ne peut faire l’économie de ces clivages aussi vieux que le monde mais encore ses idées maîtresses, fondées sur une fraternité humaine universelle transcendant les frontières artificielles et modulables, préparent le terrain à un trans-nationalisme, prélude de ce que doit devenir un jour une humanité à vocation planétaire. L’avenir se trouve du côté des Etats-Unis de la planète Terre. Il nous manque seulement les Pères fondateurs de cette Constitution planétaire. Du travail donc pour, entre autres, les francs-maçons de demain.
Il va de soi que la franc-maçonnerie mauricienne n’a pas à rougir de l’aide qu’elle a pu fournir, directement ou indirectement, au changement de drapeau à Maurice, à partir de décembre 1810, grâce aux bonnes relations établies de tout temps, entre frères maçons de tous pays, de toutes races, mais convaincus des bienfaits inestimables d’une fraternité universelle et transfrontalière. Cet épisode, comme bien d’autres, confirme que la connaissance exacte de l’histoire en marche ne peut que s’affiner avec le recul du temps et se rapprocher encore de la vérité historique. Il nous reste à découvrir comment La Triple Espérance a pu conserver son affiliation au Grand Orient de France tandis que des gouverneurs anglais prennent la direction de l’hôtel du Gouvernement à Port-Louis. Ce sera chose faite lundi prochain.
Yvan MARTIAL (à suivre) * Voir l’Express de lundi dernier ** Louis Rivaltz Quenette : La Franc-maçonnerie à l’île Maurice, Editions La Vauverdoise, Port-Louis.
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