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08/04/2007
Title:« LONGANISTES » Pourquoi ils fascinent
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Ils fascinent tout autant qu’ils sont craints. On leur prête d’innombrables pouvoirs venus du monde des morts, avec lesquels d’ailleurs ils prétendent entrer en contact. Nous les connaissons sous différents noms (sorcier, longaniste, treter, dokter, ou encore féticheur), mais quelle que soit leur appellation, ils ont en commun un goût prononcé pour les mises en scène et autres rituels bizarres.

Et comme de juste, ils exploitent les faiblesses et les peurs de leurs clients pour se faire de l’argent. Pire, encore, ces pratiques occultes prennent souvent des tournures sanglantes, comme pour le fait divers sordide de la semaine dernière, où un homme avait été offert en sacrifice.

L’histoire commence avec la découver-te de restes humains dans une rivière à Rose-Belle. Sumangal Jalim était porté disparu depuis une vingtaine de jours. Après enquête, il s’avérera que Sumangal aurait accepté un rendez-vous chez son ex-amie, Ludmila. Une fois chez elle, il aurait été immédiatement pris à partie par le compagnon de cette dernière. Puis, Ludmila s’est approché de lui, armée d’un couteau et lui a tranché la gorge. Plus tard, elle expliquera aux enquêteurs que la déesse Kali lui serait apparue dans un rêve pour lui demander un sacrifice.


Des « spécialistes »de l’au-delà

Cette nouvelle, qui a choqué les Mauriciens, lève une fois de plus le voile sur la pratique de la sorcellerie, une déviance qu’on ne daigne prendre en compte que lorsqu’il y a un crime. Bien que les hommes politiques martèlent que Maurice vit à l’ère de la cyber-île, une bonne partie de la population croit dur comme fer dans les « pouvoirs » de ces « spécialistes » de l’au-delà et du monde des esprits. Face à un tel engouement, ces derniers ont presque dépassé les prêtres traditionnels en termes de notoriété et de respect, et aujourd’hui, certaines personnes préfèrent aller les voir, plutôt qu’emprunter des avenues plus conventionnelles ou cartésiennes : psychiatres ou médecins.

Mais comment se fait-il que dans l’île Maurice du xxie siècle, les gens croient toujours à ces pratiques occultes ? L’arche-vêque anglican Ian Ernest, fait tout desuite la différence entre religion et superstition. Pour lui, le recours à la sorcellerie a pour origine le désir de maîtriser les choses qui nous affectent.

Pour la swamini Krishnanath (voir hors-texte) le culte du mal permettrait de réaliser plus rapidement les vœux de tout un chacun, surtout en matière de gains matériels.

Pierre Manoury, écrivain et spécialiste de l’ésotérisme, estime, quant à lui, que le recours à la sorcellerie n’a qu’une source : la recherche du pouvoir. « Les gens se disent que puisque Dieu ne les écoute pas et n’exauce pas leurs vœux, ils s’adresseront à son rival, c’est-à-dire le diable ou Satan. C’est toujours dans une logique de recherche du pouvoir, de domination, de quête de la fortune, etc. », explique Pierre Manoury.

Il poursuit en affirmant que ces personnes ont foi dans de telles pratiques car cette tranche de la population a des ambitions, des passions, des envies, mais n’a pas le niveau de culture, d’éducation, ou la chance pour les réaliser. « Alors ils rêvent et pensent que s’ils ont le pouvoir et de l’argent, ils pourront y arriver. C’est alors qu’on commence à désirer des talismans et autres gris-gris. La prochaine étape, c’est d’aller voir le longaniste », confie Pierre Manoury.

Et ces derniers ne lésinent pas sur les moyens pour bâtir leur notoriété. Profitant de la crédulité des gens et utilisant des mises en scène au moyen de rituels et d’objets jugés « occultes », ces dokter cultivent l’image de leur pratique. « Dans l’Occident, la magie noire était, dans un premier temps, réservée aux intellectuels, les rites sataniques étant le fruit des déçus de l’Église. Mais il y a aussi la basse sorcellerie, affirme Pierre Manoury. C’est en majorité ce genre de personnes qui opère à Maurice. »


Ils sombrent dans la pathologie

Mais l’exploitation de la crédulité des gens au moyen de performances théâtrales au caractère mystérieux n’est qu’un aspect de la chose. Il arrive, en effet, que certains soient tellement sous l’emprise de la sorcellerie, qu’ils finissent par sombrer dans une sorte de pathologie psychiatrique. Selon la neuropsychologue Saleena Harris, la sorcellerie est, à la base, une croyance qui semble réelle aux personnes qui en ont recours. « Si quelqu’un croit en la sorcellerie, pour elle, cette pratique occulte a l’air de fonctionner vraiment », explique-t-elle.

« Cette croyance a été implantée chez cette personne par quelqu’un d’autre, et elle devient ainsi la victime dans cette situation », poursuit notre interlocutrice. Les « victimes » comme le décrit Saleena Harris, y voient, ainsi, une énergie humaine extérieure pour exercer un pouvoir ou dominer autrui. « Est-ce que le fait de croire intensément dans la sorcellerie veut dire que la personne est malade ? Oui, et elle aura besoin d’aide pour s’en sortir », ajoute Saleena Harris.

Cette influence trouve son explication par la science de la neuropsychologie. Saleena Harris explique que, tout comme pour la méditation ou les prières conventionnelles, les personnes enclines à la sorcellerie y trouvent une satisfaction. « Le fait de s’adonner à ce genre de pratique stimule la partie du cerveau qu’on appelle le système lymbique, qui produit, à son tour, une réponse émotionnelle à la personne qui perçoit les effets de la sorcellerie », affirme la neuropsychologue.

Cet effet psychiatrique, plus prononcé que la simple crédulité, encourage et alimente la pratique de ces sorciers qui n’ont aucune maturité intellectuelle, culturelle ou encore religieuse. Ils font un amalgame entre l’hindouisme, la sorcellerie malgache, le satanisme, etc. « Fondamentalement, si on croit vraiment aux grands courants spirituels, cela ne peut pas marcher. On ne peut pas mélanger le culte d’un dieu hindou à celui d’un saint catholique ou encore d’un esprit malgache ! », argue Pierre Manoury.


La destruction des démons intérieurs

Devant l’épisode sanglant de la semaine dernière, il rétorque immédiatement que « ces gens ne connaissent rien du culte de Kali. L’image qu’on a de la déesse, avec les crânes ensanglantés autour du cou, n’a rien à voir avec les sacrifices. Cela ne veut pas dire qu’on doit égorger des gens et tout le baratin ! » Il poursuit en expliquant que le véritable symbolisme de la déesse Kali est la destruction des démons intérieurs de l’homme, c’est-à-dire les vices tels que l’arrogance, la colère etc. C’est en quelque sorte la destruction de la part d’ombre que chacun a en soi. « Mais le culte de Kali n’a, en aucun cas, un lien avec les sacrifices hu-mains. Ces gens n’ont absolument rien compris », ajoute-t-il.

Pourtant, cette lecture symbolique ne fait pas l’unanimité chez tous. Car pour la swamini Krishnanath, si le fait que la déesse Kali ait demandé une chose pareille lui semble impossible, elle insiste que « c’est Satan qui a pris la forme de la déesse pour demander ce sacrifice ». Une version qu’une bonne partie de la population pourrait considérer comme plus plausible que l’interprétation symbolique.

Quoi qu’il en soit, la mauvaise interprétation et la crédulité profitent aux sorciers. Inutile de dire que ces derniers ne manquent pas d’en rajouter.


Grimoires et manuels venus d’Europe

Ainsi, outre les pratiques importées de Madagascar, et qui seraient notoires dans le giron des longanistes, il existerait des grimoires et autres manuels d’apprentis sorciers, venus d’Europe, et qui circulent à Maurice. « Parmi on retrouve des titres tels que La poule noire, Le vieillard des pyramides ou Le dragon rouge », déclare Pierre Manoury. « Face à une section de la population qui est vulnérable de par sa situation sociale précaire ou encore fragilisée par des problèmes, l’apport des grimoires et les récupérations et mauvaise interprétations d’autres religions donnent plus de crédibilité aux sorciers », poursuit notre interlocuteur. Ainsi, dans la tête des gens, plus c’est sordide, plus cela devrait marcher.

Toutefois, alors que la croyance populaire veut que les « clients » qui se rendent chez ces fameux longanistes soient d’un profil social spécifique, de nombreuses personnes font exception à la règle. Ainsi, il n’est pas rare de voir des gens aisés, voire même engagés dans la politique, avoir recours aux longanistes. Pierre Manoury, dont la notoriété a fait le tour de l’île, raconte sans complexe qu’il lui est arrivé de recevoir de telles personnes.

« Il m’est déjà arrivé de me voir proposer un million de roupies par un client pour que ce dernier conserve le pouvoir, écarte des concurrents ou pire encore, demander que l’on provoque des accidents ! », raconte-t-il. Mais ces indivi-dus, qui n’avoueront jamais y avoir re-cours admettent néanmoins leurs visites chez des astrologues. Toutefois, des gens proches du monde politique diront que c’est une pratique courante et que de nombreux hommes politiques suivent aveuglément les conseils de certains treter, sans pour autant s’aventurer à donner plus de détails.

Si ce dernier crime lié à la sorcellerie a une fois de plus choqué Maurice, il n’en demeure pas moins que nombre de longanistes ont pignon sur rue. Toutefois, alors que cette pratique constitue un délit pénal, le fait que certains dirigeants y ont recours ne contribue pas à arranger les choses car l’exemple devrait venir d’en haut. Mais comme Pierre Manoury le dit, avoir re-cours à des longanistes est souvent « plus dangereux pour le portefeuille » qu’autre chose.







Lexique

■ « Kas baraz » : Le sorcier fait des incantations pour enlever les « obstacles » qui empêcheraient son client d’atteindre les buts qu’il se serait fixés, tant sur le plan personnel que professionnel.

■ « Li mars marse » : Se dit d’une personne qui fréquente assidûment les longanistes et qui s‘est elle-même initiée à la sorcellerie.

■ « Finn aranz ou » : Un sort jeté par une personne malveillante à un concurrent ou à un rival pour lui nuire. Il s’agit, le plus souvent, d’un acte de vengeance.

■ « Dahinn » : Tueur ou tueuse d’enfants dont le but est d’enchaîner leurs âmes afin qu’elles deviennent des esclaves à leur service.

■ « Instal li » : Jeter un sort à quelqu’un pour lui nuire et tout faire pour lui mettre des bâtons dans les roues.

■ « Enn move zer » : Avoir de la malchance, souvent assimilée à la présence d’un esprit mauvais.








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