EDOUARD MAUNICK, “le plus grand poète Mauricien du XXe siècle”, s’est adressé à une salle vide, le samedi 20 mars, pour partager Une Vie, une œuvre, la sienne, exceptionnelle. Vide, pour l’œil physique. Débordante, pour la qualité d’écoute des rares privilégiés présents. C’était lors d’une rencontre orchestrée par le Centre africain Nelson Mandela, en partenariat avec le Centre français Charles Baudelaire, et la municipalité des Villes-Sœurs, à la galerie Max Boullé, dans le cadre de la Journée de la Francophonie 2004.
“Je n’ai vécu que pour créer”. L’homme qui parle frôle ses 73 ans. Plus de quatre décennies à nomadiser. Plus de cinq fois autour du monde. Une vie à dire Port-Louis, l’île, le monde, les arbres, les êtres, la poussière, les vivants, les morts…dans une langue volée.” Il s’est accaparé de la langue française. La bâtardise encore et encore. Insolemment ! Fût-ce un héritage, qu’il devra la respecter.
Si sa parole est parfois hermétique, c’est que “vivre et survivre n’est pas simple, assailli par toutes les couleurs, les rumeurs, les odeurs, la terre, les cyclones…” Un dire commencé à l’âge de sept ans. Et tout resterait à dire. “Il y a tellement qui reste à faire que je me demande si j’ai jamais commencé”, s’interroge, angoissé, ce sourcier-fleuve. Flacquois par accident. “Nous sommes tous des accidents. Un jour, on se transforme en incident.”
Il aura fallu d’une île Maurice pour que les épices d’Orient, les fragrances d’Occident, les tonalités d’Afrique, assaisonnent cette sauce insolente : “J’ai compris, dès le départ, que je ne n’étais ni un blanc, ni un malbar, ni un Madras, ni un lascar, ni un Créole faiseur… Nous sommes partie intégrante de cette réalité-là. Mort trois fois, j’ai survécu trois fois. A chaque résurrection, je connais le prix du vivre, du survivre. Tout nous est un cadeau.”
Sans doute aussi cette école l’Aiguille, et ce collège Bhujoharry, qui lui auront tant apporté, “et donné au pays des êtres exceptionnels. A tous les coins de Port-Louis devrait se trouver une statue d’Alex Bhujoharry. Lui qui adorait la langue française, c’est lui qui m’a appris l’anglais, que je détestais parce que c’était la langue du colonialiste. Je ne crois pas à la révolution. Je crois à la révolte. ‘Apprends’, me disait-il, ‘pour que tu puisses le dire – combien ils te détestent.’ I fell in love with Shakespeare.”
Etre “autre”
L’oeuvre écrite du poète se tisse de chaque battement de ses frères-îliens, “chaque battement du sang”. Il se souvient de la pluie battante, qui martelait la tôle cannelée du Cinéma des Familles, “dans enn film batter, enn film muet”. Elle rythmait la course d’un cheval blanc, alors que l’opérateur, oublieux d’actionner la manivelle du gramophone, vendait des sorbets à l’entrée.
Au sortir du cinéma, le petit Edouard se rendit au Ruisseau du Pouce. En crue, il chevauchait de son bouillonnement blanc les racines des Multipliants du Jardin de la Compagnie des Indes. Le petit Edouard sortit un petit crayon de sa poche, et griffonna sur un ticket de bus son premier poème, Les Chevaux blancs de la pluie. Il sut alors qu’il avait le don : “J’ai terminé mon premier livre à l’âge de 15 ans, l’ai publié à 20, Ces oiseaux du sang”. Edouard écrit le même poème depuis 50 ans. Dans des lieux différents. Amoureux, il écrit des poèmes d’amour. L’injustice qui fait emprisonner Mandela lui dicte Mandela mort et vif. Les difficultés politiques de son pays, toutes les circonstances de sa vie seront transcrites en parlant.
“Je n’ai jamais écrit un poème, confie le poète, au verbe hérité de la pluie et du vent Toute ma vie je parle, avec moi-même, en moi-même, les mémorise quelque part. L’écriture est un alibi, une excuse, c’est parce que le destin… on ébauche un testament, une constante affirmation qu’on n’est pas dupe… Je ne crois qu’en ici-bas.” Si les prix littéraires lui permettent de vivre et de survivre, – l’on n’est pas refuseur du souffle – ils sont, selon lui, importants pour la communauté humaine.
Edouard Maunick dira, “J’ai raison pour mon île. Mon nom est ‘métis’. Notre identité à nous est la plus belle des chances. Nous avons tout. Chacun de nous est un croyant à sa manière. Et c’est ça le merveilleux. Mes arrière-grands-pères s’appelaient Sanichar, et Arnold Angera de la Roche Souvestre. Tout ce qui est en nous est un signe de ce que nous sommes. Il ne faut pas désobéir à son identité. Mon grand-père me disait de ne jamais traverser une procession.
Bien des anecdotes savoureuses, souvenance d’un Rozemont, de Sir Seewoosagur Ramgoolam… jalonnent son parcours. Il est “Mo garçon” de SSR qui le nomme instantanément Chief Librarian de la ville de Port-Louis. A l’annonce de l’emprisonnement de Bérenger, d’Hervé Masson, de Dev Virahsawmy, il quitte Paris pour Port-Louis, et – O, ironie ! – SSR, sous couvert du Commissaire de Police, le place aux premières loges lors des délibérations à ce sujet.
“J’ai toujours rempli ma vie à ras bord, marché avec mon temps, précise l’homme. Je ne comprends le monde qu’à partir de l’émotion qui m’habite. Le séga, c’est mon chant intérieur. En écoutant le grand poète Ti-Frère, j’ai compris pourquoi la poésie était importante, précise le poète. On dit que le Séga est créole. Il n’appartient pas à une communauté. Créole veut dire métis. Pour parler de ce substrat essentiel, le Mauricien dira, Avant séga, ti ena rougaille, briani, bouillon brède, lentilles noires, piments confis, pas gâteaux français.
L’angoisse le saisit au collet. Celui qui flirte avec la mort, implore le temps. Après avoir tout écrit en français, le besoin physique le tenaille d’écrire en créole. “Vous n’êtes pas différents, vous êtes ‘autre’, ce mot que j’aime le plus. J’ai la prétention de rendre à mon pays un peu de tout ce que j’ai reçu. Maurice pour le créole, la France pour le français. Sans elle, je n’aurais pas écrit l’œuvre que j’ai écrite. Il fait cadeau aux privilégiés présents de quelques exemplaires de Mandela mort et vif. Généreux, comme sa parole, il offre aussi son dernier recueil, Brûler à vivre/Brûler à survivre.
L’émotion l’étreint. Edouard pense à l’inévitable. De Seul le Poème, il dira, “cela risque d’être mon testament :
“(…) Il fallait partir/ qu’importe le prix/ le poids du retour sans cesse improbable/ moi-même étranger aux portes de la mer/(…) Qui jamais saura combien j’ai aimé la terre et le ciel d’une unique alliance. Si meurt le poème/je brûlerai tous mes livres…”
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