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CHRONIQUE

05/01/2004
Title:La Triple Espérance aujourd’hui, demain et à jamais
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ETHELBERT Grancourt a succédé en 1913 à Paya comme Frère Servant. A ce titre, il fait fonction de concierge de la Loge et réside sur place. Il y meurt le 31 mars 1928. Son frère et unique héritier, Kelsy, logeait avec lui, prétendument pour s’en occuper et le soigner à l’occasion. Ethelbert parti, Kelsy s’installe et revendique la totalité de l’emplacement occupé par la Triple Espérance, prétendant hériter de son frère toute la propriété.

Il pousse l’outrecuidance jusqu’à refuser l’entrée aux membres de la Triple Espérance. Un œuf est un œuf, comme disent les Anglais. Les Frères Maçons sortent enfin de leur léthargie et mobilisent leurs forces derrière Max Rohan pour reprendre possession de leurs biens et propriétés. Le 3 octobre 1928, sous protection policière, il est vrai, ils forcent la porte d’entrée, s’installent de nouveau dans leur temple et y procèdent sur le champ la tenue qui s’impose.

C’est que Grancourt a aussi les dents longues. Il fait appel aux tribunaux et loge un writ of injonction contre Rohan.

Alfred Gellé défend si bien ce dernier que le juge Eugène Serret déboute Kelsy. Mais ce n’est pas tout d’obtenir gain de cause en justice. Celle-ci ne tient pas compte du coût du procès : Rs 5 000 que Rohan, Cécil Grégoire et Raoul Pérombelon devront éponger de leurs poches. La justice ne tient pas compte, non plus, que “l’usurpateur a fait table rase de la bibliothèque et a dispersé aux quatre vents de précieuses pièces d’archives ”.

La justice déboute Kelsy mais pour le… déloger, la Loge doit enlever le toit de la partie de l’immeuble qu’il squattérise. La Triple Espérance retrouve donc sa Loge mais dans quel état ! Le 17 juillet 1929, le Vénérable Rohan en dresse un tableau des plus lugubres. La cotisation mensuelle passe à deux roupies, ce qui ne facilite guère le recrutement de nouveaux membres.

Des membres doivent comparaître par-devant Me René Maigrot, notaire, pour conformer les titres de propriétés maçonniques avec la législation foncière en vigueur. Les démarches de régularisation des activités maçonniques avec le Grand Orient de France prennent mauvaise tournure.

Cette instance suprême fait valoir, à la surprise générale, ses droits de propriété sur la Loge de la rue de la Corderie (aujourd’hui rue Eugène-Laurent), loge contenant dit-elle et pour une fois intéressée, “des meubles et tableaux historiques ”.

Il ne s’agit pas d’une menace en l’air car Cécil Grégoire tient d’un membre du Grand Orient que ce dernier compte déléguer à Maurice un certain Eugène de Rosnay pour vendre à son profit le terrain à l’angle des rues Dauphine et La Corderie. Une fois de plus, on compte sur Grégoire pour empêcher que le Grand Orient réussisse là où Kelsy Grancourt a échoué.


Un voisinage séculaire

Et tout ça pour un vieil immeuble qui tient à peine debout. Après Kelsy et le Grand Orient, au tour des Dames de Lorette de jeter leur dévolu sur la propriété maçonnique. Elles ont toutefois des excuses plus plausibles. Elles peuvent se prévaloir de la proximité qu’offre un bon voisinage presque séculaire. Elles offrent d’acheter le tout pour Rs 20 000 (environ un vingtième des Rs 375 000 que coûte à la même époque la reconstruction de l’actuelle cathédrale Saint-Louis).

Le 16 mai 1930, au plus fort donc de la crise économique, la Triple Espérance décide d’accepter l’offre de ses voisines. Le 28 mai suivant, Cécil Grégoire prononce devant ses frères attristés l’oraison funèbre des activités maçonniques à la rue de la Corderie.

Mais c’est sans compter avec la Triple Espérance qui anime ces lieux sacrés. La Loge se rebiffe. Un membre s’adresse au Grand Orient l’informant que l’Atelier portlouisien vend sa propriété à… l’ennemi. Pire encore : à l’ennemie. Max Rohan prend mal les remontrances parisiennes et ne se gêne guère pour faire comprendre qu’il n’en serait pas là si les nombreux appels au secours au Grand Orient n’étaient pas restés lettre morte.

Il n’y a pourtant pas de signature d’acte de vente. Les Dames de Lorette, craignant de s’être montrées dangereusement généreuses, revoient à la baisse leur offre d’achat.

Mais si on ne vend plus, il faut recommencer à entretenir et à réparer ce qui peut être encore sauvé. En vérité, la situation est encore plus désespérée. Le 11 mai 1932, on fait appel d’offres pour la démolition de la véranda et de la Salle des Pas Perdus. La reconstruction des parties essentielles de l’immeuble coûtera Rs 4 500. Max Rohan, Cécil Grégoire et Samuel Barbé s’occupent des travaux. Ceux-ci laissent un déficit de mille roupies.

Tout n’est pas perdu pour autant car, en octobre 1936, on confie même à Willy Béguinot le soin de reconstruire les Pas Perdus (pour Rs 2 725). La salle est fin prête, le 19 décembre 1936, pour un banquet au cours duquel les Frères Daby et Rajah reçoivent la médaille marquant leur quart de siècle d’activités maçonniques. Le Frère Bissessur Hallooman reçoit le même honneur le 16 janvier 1937. Cécil Grégoire obtient pour sa part la médaille d’argent pour services rendus à la Triple Espérance.

Les relations sont des plus cordiales avec les loges de l’Amitié et de la Bienfaisance. En revanche, les relations avec les loges anglo-saxonnes laissent d’autant à désirer que curieusement elles semblent recevoir un soutien du… Grand Orient de France. Il faut toute la diplomatie et le tact de Cécil Grégoire pour que les incompréhensions et les malentendus ne prennent pas le dessus entre la rue Cadet à Paris et la rue de la Corderie à Port-Louis.


Catastrophes naturelles

Le Grand Orient demeure intransigeant à l’égard des capitations que la Triple Espérance est de moins en moins en mesure de s’acquitter envers lui. Cécil Grégoire ne peut se contenir plus longtemps et fait appel au Congrès des Loges de l’Etranger et des Colonies qui donne gain de cause à Port-Louis aux dépens de la rue Cadet, Paris.

Le conseil de l’Ordre finit par accorder à la Triple Espérance une subvention de 3 000 francs et un prêt hypothécaire de 10 000 francs à 1 % d’intérêt. “Une faible assistance pour une si longue fidélité”, constate amèrement Rivaltz Quenette.

Tout va pour le mieux pourtant dans le meilleur des mondes maçonniques, y compris au niveau des relations avec les autres loges françaises et écossaises et malgré le déroulement de la guerre 1939-45, quand surgissent de nouveau les catastrophes naturelles. Le triple cyclone de 1945 aura raison de la Triple Espérance. Le vieil immeuble de la rue de la Corderie est dangereusement ébranlé. Il faut tout abattre et reconstruire à zéro.

De plus, le pays est aussi à genoux pour cause de guerre mondiale, de cyclones, d’épidémies de poliomyélite et de malaria. La Triple Espérance est réduite à faire don de quelques uns de ses trésors pour les mettre à l’abri.

Ainsi son harmonium est offert à Pierre de Sornay qui l’offre à l’abbé Warner qui l’offre à l’église Sainte-Anne à Chamarel. Le gouverneur Hilary Blood apprend avec étonnement qu’il peut conserver autant de temps qu’il lui plaira le tableau qu’il a emprunté en des jours meilleurs à la Triple Espérance.

Le 4 juillet 1951 – en l’absence de Cécil Grégoire parti s’installer en France – la Triple Espérance décide de vendre son terrain au diocèse de Port-Louis pour la somme de Rs 75 000. “Ainsi disparaît le beau bâtiment, témoin de tant d’événements historiques”, déplore Rivaltz Quenette. Une plaque commémorative rappelle heureusement ce passé qui nous honore.


Sauvée !

Mais on ne s’appelle pas pour rien Triple Espérance. La garde meurt mais ne se rend pas pour autant. Le 4 juin 1951, elle s’inscrit au greffe des associations amicales. Le 20 novembre 1952, elle inaugure, sous la présidence de Noël Némorin, son nouveau temple à la rue Harris, Port-Louis, à quelques pas seulement des lieux où se réunissaient les joyeux convives de la Table Ovale.

Elle décide même de prendre ses distances avec le Grand Orient de France afin que s’améliorent des relations avec les loges anglophones locales. Hélas, la Grande Loge Nationale de France fait savoir qu’elle ne peut accepter l’affiliation d’une loge située hors du territoire français.

Le 6 mars 1954, le Vénérable Henri Emile doit utiliser sa voix prépondérante pour maintenir les liens avec le Grand Orient de France. “La Triple Espérance est sauvée et avec elle la franc-maçonnerie du Grand Orient de France”, conclut Rivaltz Quenette.

Un demi-siècle s’est écoulé depuis. De même un quart de siècle nous sépare de la parution de l’histoire de La franc maçonnerie à l’île Maurice (Editions La Vauverdoise, Port-Louis) et qui nous sert de guide en cette année où la loge de la rue Harris célèbre sa triple espérance de vie.

A tous ceux qui ont témoigné de l’intérêt à cette série de chroniques* consacrées aux 225 ans de la Triple Espérance, nous redisons qu’elles n’auraient pas pu avoir été écrites sans le travail préalable de Rivaltz Quenette. Ce dernier songe sérieusement compléter ses recherches et les rééditer. Nous devons lui souhaiter plein succès dans cette initiative qui l’honore. Il s’agit d’une histoire édifiante, nous rappelant que l’union fait la force et qu’il est plus facile de réussir ensemble des miracles au lieu de se décourager chacun de son côté. Nous souhaitons donc une triple espérance à Rivaltz Quenette et à tous ses projets d’historien.





* Voir L’Express de chaque lundi de décembre dernier.









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