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CHRONIQUE

29/12/2003
Title:De la Triple Espérance à la Belle au Bois-Dormant (V)*
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Aux turbulences opposant les membres de la Triple Espérance aux factions catholiques et britanniques, s’ajoutent, à la fin du XIXe siècle, des catastrophes naturelles. Le 29 avril 1892, un cyclone, aussi meurtrier et dévastateur qu’inattendu, s’abat sur l’île Maurice, laissant derrière lui des morts, des blessés, des décombres, une île à relever, à panser, à reconstruire. La Triple Espérance n’échappe pas au malheur national. Seuls son Temple et l’aile servant de bibliothèque parviennent à conserver leur toit. Sur le champ, pourtant, le Vénérable Edgar Mayer les met immédiatement à la disposition du gouverneur suppléant, Hubert Jerningham, le titulaire, Sir Charles Lees, étant en congé hors du pays. Le secrétaire colonial, T. Elliott, répond curieusement qu’il n’en a pas besoin. Réponse prématurée et imprudente. Car le directeur de la Santé, le Dr Evenor Chastellier, doit y envoyer de nombreux blessés que prennent en charge les Docteurs Rouillard, Chevreau et de Chazal. La prise en charge de sans-abri et de blessés pèse cependant sur les finances déjà précaires de la Loge. Elle fait appel au comité national de secours. L’assistant secrétaire-colonial, E.B. Sweet-Escott, répond simplement ne plus avoir besoin des salles de la rue de la Corderie, fait évacuer sans-abri et blessés, laissant à la Triple Espérance, déjà fortement endettée depuis 1871, le soin de régler ses problèmes de financement. Pas question non plus de la placer sur la liste des couvents et autres hospices subventionnés par l’Etat. Pour la première fois, en 114 ans d’existence, la Triple Espérance sollicite mais en vain l’assistance financière du Grand Orient de France. Ce n’est qu’à la fin d’octobre 1892 que la Commission des Prêts, présidée par Sir Célicourt Antelme, accepte d’avancer Rs 7 000 à la Loge en échange d’une nouvelle hypothèque et d’un remboursement de 15 annuités de Rs 674.40.

“La Triple Espérance est devenue quantité négligeable pour les autorités civiles du pays”, observe justement Rivaltz Quenette dans son histoire de La franc-maçonnerie à l’île Maurice (Editions La Vauverdoise, Port-Louis). Au point de l’omettre sur un rapport officiel contenant la liste des organismes de secours s’étant signalés à la suite du cyclone du 29 avril 1892. Elle refuse cependant de s’abaisser au niveau de ses détracteurs et une délégation se rend auprès du Dr Rouillard pour le remercier officiellement de ses bontés et de son dévouement : “Soyez persuadé, Monsieur, que votre nom figure au Livre d’Or de notre Atelier, sur la liste de nos bienfaiteurs…”

La Triple Espérance peut enfin panser ses blessures. Un comité de réparation présidé par Edgar Mayer, alloue le contrat de rénovation à M. Hilaire Godefroy d’Emmerez de Charmoy qui est chargé d’acheter au moindre coût les matériaux requis. Du fer-blanc anglais couvrira les toits, faute de sous pour acheter des bardeaux neufs. Silence ! on colmate…

L’isolement grandissant de la Triple Espérance contraste avec la riche floraison de loges anglo-saxonnes pendant les dernières années du XIXe siècle. Voici quelques-unes de ces fondations et leur acte de naissance : 11 octobre 1877, Friendship Lodge No 1696 E.C ; vers 1875-76, Friendship Royal Charter No 160 S.C ; 1881, Independent Lodge No 236 I.C. ; 1885, Independent Order of Good Templars (deux loges) : la Victoria Lodge No. 1 et le Good Hope Temple No. 1, appelée à devenir la Harmony Lodge No. 4 ; 1885, Royal Ark Mariners Lodge et le Knights of the Red Cross of Babylone appelés à devenir le Council of Red Cross Knights. Face à cette abondance, la Triple Espérance piétine, enchaînée qu’elle est par ses engagements en faveur de la laïcité, bon prétexte à des désertions prétendument philosophiques mais masquant souvent et maladroitement une quête opportune de protection gouvernementale. Bref, on discute autant de l’existence de Dieu et de l’immortalité, à la Triple Espérance que dans la cathédrale Saint-Louis voisine. Des deux côtés, des contestataires sentent le soufre même s’ils sont de bords opposés.

Rivaltz Quenette énumère ici quelques événements mineurs mais significatifs des efforts des membres pour se montrer dignes de leurs devanciers en dépit des difficultés de l’heure : mai 1894, délégation de “cinq lumières maçonniques” à Mahébourg (un jour de régates de préférence) et mise en vente d’un terrain pour dégrever en partie les hypothèques consenties à Port-Louis; les locaux de la Loge restent à la disposition de diverses organisations (loteries du Turf Club, Bible Society, Société Française d’Assistance, répétitions de la troupe lyrique de Constant Berger) ; concert, le 20 août 1895, au profit des pauvres ; etc.

Le XXe siècle s’ouvre sur une situation financière désespérée. La caisse est vide et les huissiers frappent à la porte. Que se passe-t-il ? Port-Louis se dépeuple chaque jour davantage, provoquant autant de défections dans les rangs maçonniques. Les campagnards finissent par s’éloigner de la Loge et de ses préoccupations financières. D’autres prennent leurs distances afin de ne pas chagriner les épouses, sœurs et filles que les menaces épiscopales de Léon Meurin, S.J., effrayent. Le 6 août 1913, on tergiverse au sujet d’une demande d’assistance de la loge l’Aurore du Congo. “La Triple Espérance a perdu sa prospérité d’antan… Notre local est dans un état de grand délabrement et ne peut être réparé faute de fonds”, répond-on aux frères congolais.

La situation n’est pourtant pas désespérée. De nouvelles promesses apparaissent. La Bienfaisance se construit sur les ruines de la loge La Paix. Après certains déboires initiaux, elle reprend ses activités le 22 décembre 1935, avec Me Sewsunkur Daby pour Vénérable. Le 5 février 1938, cette loge initie un nouveau venu sur la scène nationale mais qui fera beaucoup parler de lui, le

Dr Seewoosagur Ramgoolam. Le 24 novembre 1976, ce dernier renoue avec la vie maçonnique et adhère à la Loge Mozart, 16 rue Cadet, Paris, puis le 1er avril 1976 à la Triple Espérance.

Mais n’allons pas trop vite et retournons au 7 juin 1909, au cimetière de Phoenix, autour de la dépouille d’Edgar Mayer. Les frères présents souscrivent au serment prêté par leur ancien Vénérable : “En présence de ce cercueil, devant cette preuve du néant de notre nature et de l’immensité de Dieu, toute pensée égoïste et haineuse doit être bannie… Oublions les injures reçues… Que la paix et la concorde soient avec nous ! Plus de vaines querelles… Ne fais à autrui que ce que tu ne veux qu’on te fasse à toi-même.” Peut-on rêver de mort plus exemplaire ?

Hélas les querelles sont plus tenaces que les intentions les plus pieuses. Elles se colorent même de racisme. La communauté blanche s’éloigne de plus en plus de la Triple Espérance. Le candidat Chevalier au Vénéralat se désiste en 1918 “afin de ne point compromettre personne en raison de mon teint basané et de ma position sociale.”


Devoirs philantropiques


Les beaux jours alternent avec le temps mauvais. Le 16 avril 1917, banquet en l’honneur du commandant C. Méric, un héros de la guerre sous-marine. La Loge reçoit d’autres visiteurs de marque dont un venant de la lointaine Floride. Les conférences se multiplient sur la guerre sous-marine, sur Madagascar, sur un voyage en Egypte. Mais les talents oratoires de Pierre Genève, de Léon Lecudennec, de Cécil Grégoire, ne parviennent pas à dissimuler le vide causé dans les rangs après les décès de Léon de Saint-Pern et de Jacques Ganachaud, le 31 juillet 1918 et le 20 septembre 1919 respectivement.

Dans la dèche, on colmatait en priant le fer-blanc de remplacer les bardeaux. Le 21 avril 1923, il faut abattre une véranda afin de pouvoir réparer le Temple et la Salle des Pas Perdus. Mais pas question de se dérober aux devoirs philanthropiques. Pendant la grippe espagnole si meurtrière (voir L’Express du 28 avril 2003), la loge redevient hôpital (confié aux… Filles de Marie).

Mais l’isolement de la Triple Espérance face aux loges anglaises perdure. L’hostilité anglaise aura même raison des amitiés persistantes de la loge écossaise (Friendship Lodge 1969 E.C.) pour la Triple Espérance. Le 19 février 1921, Auguste Maingard propose que Cécil Grégoire s’enquiert, pendant son séjour en France, des rapports existant entre le Grand Orient de France, la Grande Loge de France et les loges françaises et américaines afin que la Triple Espérance décide si elle doit ou non rester sous l’obédience du Grand Orient de France. Cécil Grégoire conclut que l’entente cordiale franco-britannique n’a pas encore atteint les relations entre le Grand Orient de France et la Grande Loge d’Angleterre. D’autres tentatives de résoudre ce problème échouent. Le 16 avril 1924, la Triple Espérance ne compte plus que neuf membres actifs mais personne n’est en mesure d’assumer le Vénéralat.

“La Triple Espérance entre en sommeil” conclut Rivaltz Quenette.

L’année 2003 s’achève donc, du moins en ce qui concerne cette chronique hebdomadaire consacrée à l’histoire du pays, avec la mise en hibernation de la Triple Espérance. Mais que nos nombreux lecteurs du lundi matin se rassurent : la Belle au Bois Dormant se réveillera, non pas sous l’effet d’un quelconque baiser de prince charmant mais en raison de l’énième épisode de l’usurpation bien connue dans notre île Maurice bien-aimée locataires vine propriétaires.











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