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Ambroise Pierre: « Quand des proches du pouvoir s’invitent dans la presse, c’est inquiétant pour le pluralisme »
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Gilles Ribouet  |  23/10/2010

● Qu’est-ce qui explique que Maurice ait perdu 14 places au classement Reporters Sans Frontières de la liberté de la presse en 2010 ?

C’est la conjonction de deux choses. Evidemment, il y a d’abord les raisons objectives.

Nous avons estimé que des journaux ou groupe de presse à Maurice sont victimes de violation de la liberté de la presse. Il y a ensuite le mouvement de certains pays dans le classement qui peut accentuer la chute de Maurice.

La chute de 14 places dans notre dernier classement peut sembler importante. Depuis plusieurs années Maurice figurait dans nos classements annuels à un rang honorable compte tenu de la tradition de respect de la liberté d’expression. Au fond, même si on ne peut nier la chute dans le classement de Maurice, et s’en inquiéter, le pays conserve néanmoins une place relativement honorable.

● Les raisons objectives, quelles sont-elles plus précisément ?

C’est en priorité dû à ce qu’il s’est passé au début et au milieu de l’année. Nous avons constaté depuis quelques années des tensions entre le pouvoir et des groupes de presse privés et indépendants dont La Sentinelle.

Reporters Sans Frontières (RSF) s’est d’ailleurs inquiété de la situation dans un communiqué à la fin du mois de mai lors du boycott et de la stigmatisation de journalistes à une conférence de presse ministérielle. A cela s’ajoute le boycott publicitaire de l’Etat et les difficultés que peuvent rencontrer les journalistes quant à l’accès à l’information publique ou officielle.

● Comment les pouvoirs publics devraient-ils prendre la nouvelle ?

Nous espérons, à RSF, qu’un pays comme Maurice, compte tenu de sa réputation et de la place honorable auquel il était habitué depuis quelques années, va prendre au sérieux cette chute dans le classement. Il suffit de pas grand-chose pour plonger dans le classement et y faire son trou au milieu d’autres pays peu respectueux de la liberté de la presse. Maurice qui était aux portes des pays les plus respectueux de la liberté et du travail de la presse passe au rang de ceux qui ont des progrès à faire. Il faudrait donc que les gouvernants évitent d’avoir recours au boycott publicitaire, garantissent l’accès à l’information publique et officielle et permettent à des télévisions privées de se créer. Ce dernier point est également important car il  assurera la pluralité de l’information sur l’ensemble des supports médiatiques.

● Pour que ce soit clair, dites-nous comment RSF procède pour établir son classement.

Nous opérons de façon publique et transparente. Nous publions, avec notre classement, les outils méthodologiques utilisés.

Nous posons 43 questions qui nous semblent balayer l’ensemble des points importants pour évaluer la liberté de la presse dans chaque pays. Le questionnaire est envoyé à organisations et associations de défense de la liberté d’expression répartiessur les cinq continents, et notre réseau de 140 correspondants, des journalistes, enseignants, avocats, chercheurs. Ces questions recoupent cinq grands thèmes à savoir la violence envers les professionnels des médias, la censure et l’autocensure, le contrôle des médias par l’Etat, les pressions judiciaires, économiques et politiques, et le contrôle de l’Internet et des nouveaux médias. C’est vrai que certaines questions peuvent paraître moins pertinentes dans le cas de Maurice par exemple en ce qu’il s’agit des violences faites aux journalistes.

Cependant, elles le sont évidemment quand on évoque les pressions administratives, économiques ou judiciaires.

● Maurice est habitué à la tête des classements africains des organisations internationales surtout en matière économique. Le déclassement de Maurice est-il une preuve que développement économique et social n’équivaut pas à liberté de la presse ?

Je pense que d’autres pays sont beaucoup plus significatifs. C’est vrai que c’est un propos qu’on tient à RSF au sujet des pays connaissant un fort développement économique mais où la liberté de la presse est problématique comme la Chine. Cela nous fait dire qu’il y a un choix assumé en matière de développement économique au détriment de la liberté d’expression. C’est le cas d’une certaine façon à Maurice. J’insiste bien : d’une certaine façon car même si on constate des problèmes quant à la liberté de la presse, il n’empêche que les droits de l’homme et les libertés fondamentales sont assurés. Cela dit, le développement économique doit en effet accompagner jusqu’au bout la liberté de la presse et aider à la garantir.

● Que pensez-vous de la volonté du gouvernement d’aller vers un Media Commission Bill ? Est-ce à l’Etat de réguler les médias ?

Le rôle de l’Etat peut être d’encourager la régulation. Mais ce n’est pas, à notre avis, à l’Etat de procéder à cette régulation. RSF est prêt à accompagner les Etats à l’origine d’une régulation afin d’aller vers une régulation par la profession elle-même. La volonté politique ne nous choque pas tant que l’Etat ne s’engage pas dans son application. L’autorégulation est ce que nous préconisons. Le cas sud-africain est intéressant à ce sujet. Là où il y avait un médiateur et donc une autorégulation, l’Etat revient avec un projet de réforme notamment en vue d’instituer un tribunal des médias dont les membres seraient nommés par le gouvernement. L’Etat sud-africain rompt une tradition autorégulatrice et ce signal est inquiétant.

● La Newspaper Editors and Publishers’ Association a fait un premier pas vers l’autorégulation avec un Code de pratiques professionnelles. Si ce code est bel et bien adopté par toute la profession, est-ce une mesure de régulation suffisante ?

A priori oui, cela peut suffire mais il faut le constater par la pratique. Si les professionnels prévoient une charte et des mécanismes de régulation et de sanctions, c’est suffisant. L’autorégulation présente deux avantages.

D’abord, elle appelle une responsabilisation de la profession. Ensuite, elle donne un poids au lectorat et auditeurs. Quand des médias s’écartent de l’éthique ou font constamment dans la diffamation le lectorat et les auditeurs n’ont plus confiance.

C’est ce que disait Amadou Mahtar Ba, directeur de l’African Media Initiative dans nos colonnes : «la sanction vient du citoyen que ce soit pour les médias ou les politiciens»…

Exactement. C’est ce que nous percevons comme le signe d’un pays moderne où la participation des citoyens est assurée. La presse est d’abord au service de l’information de la population et il faut pour cela que les professionnels ne soient pas gênés dans leurs fonctions.

● Les journalistes mauriciens sont peu, voire pas du tout, organisés. L’Association des journalistes mauriciens végète. C’est aussi un mauvais point pour la liberté de la presse, non ?

Certainement, plus les journalistes font preuve de solidarité et s’organisent pour mettre en place une association vivante et efficace, plus ils pourront appliquer une autorégulation.

Et cela suppose qu’ils soient prêts à sanctionner les écarts et à travailler pour la responsabilisation de la profession. Les maisons, clubs, associations de journalistes ou de la presse vont dans le sens d’une amélioration de la liberté de la presse.

● Quelles sont les sanctions envisageables ? La prison est, on l’imagine, un couperet sur la liberté de la presse…

La réponse à un délit de presse n’est jamais juste et efficace quand c’est la prison.

Un délit de presse ne saurait être un crime passible d’une peine de prison. Nous essayons de convaincre tous les Etats où l’on peut envoyer des journalistes en prison pour diffamation de changer de position.

Les sanctions attachées à une autorégulation sont préférables. Il peut s’agir de suspension, d’amendes dont le montant et les modalités sont à définir collectivement et pourquoi pas en débattre avec les pouvoirs publics. Cela dit, une amende ne peut être asphyxiante pour le journaliste ou le média pour lequel il travaille.

● Pensez-vous que dans le cas d’un politique élu pour la troisième fois à la tête du gouvernement, et cela sur les quatre derniers mandats, qu’il ait du mal à supporter la critique au point de vouloir museler les voix discordantes de la presse ?

Je ne ferai pas de pari sur l’avenir ou le jeu politique. Toutefois, c’est possible que dans la pratique ça se passe comme cela.

Mais dans la théorie, cela devrait être l’inverse.

Au niveau africain, à RSF, nous essayons de faire en sorte que les gouvernements ne voient pas les journalistes comme des ennemis. Si le Premier ministre a été reconduit à ses fonctions et est donc en place de manière relativement sereine, la critique ne doit pas être vue comme un problème, une attaque ou une prise de position. Il n’y a pas de quoi s’en prendre régulièrement à la presse. D’autant que quand on voit que des proches du pouvoir mettent la main sur le secteur privé dans la presse, c’est inquiétant pour le pluralisme des médias.

 

    

Commentaires

Par:-Le lynx
Que ce soit au niveau de la presse parlée ou écrite, souvent nous avons des jounalistes complaisants qui ont peur de poser des questions pointues parce qu'ils n'ont pas fait leur home-work au préalable. Ils s'attaquent à des dossiers intéressants mais en raison de leur manque de documentation ils se contentent de quelques généralités.
Par:-robin
Bravo pour cette interview. Chacun tirera sa conclusion, réfléchissez. Lisez les autres journaux. A qui profite le crime?
Par:-Virgule
Je trouve la presse indienne autrement plus stimulante que la presse française ou mauricienne. Pourtant ce classement....
Par:-NDLR
Quand des proches du pouvoir économique s’invitent dans la presse, c’est inquiétant pour le pluralisme
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