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Alexandre Jeker : «Le marché du ciment se libéralisera bientôt»
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Kamlesh BHUCKORY  |  14/06/2010

Le directeur général de Holcim (Mauritius) dresse le bilan après dix ans d’existence de cette compagnie à Maurice.

● Holcim célèbre une décennie de présence à Maurice. Quel bilan faites vous de ce parcours ?

En 2001, il n’y avait qu’un importateur et distributeur à Maurice. Des fois, il arrivait que le pays soit en rupture de stock.

Le travail n’avançait pas sur les chantiers.

Les constructeurs n’y pouvaient rien. Et Gamma, qui était dans ce secteur, avait déjà un projet de cimenterie.

Le groupe Holcim, leader mondial dans le domaine, était déjà présent à Madagascar et à La Réunion. Comme les trois pays étaient très proches, il y avait des synergies à exploiter.

Nous sommes entrés en partenariat avec Gamma, en étant actionnaire majoritaire avec 51 %, contre 49 % au groupe mauricien.

Aujourd’hui, nous disposons une capacité de stockage de 60 000 tonnes contre 35 000 tonnes pour Lafarge. Avec une consommation de ciment (NdlR: 650 000 par an) qui est restée plus ou moins stable ces dix dernières années, cette capacité est amplement suffisante. Sur le plan technique, chez Holcim (Mauritius), nous disposons d’un système Kovako qui nous permet d’aller chercher le ciment de gros vraquiers conventionnels.

Ces vaisseaux ne disposent pas de pompes pour pousser le ciment vers les silos, à l’opposé des bateaux dits pneumatiques. De fait, nous avons un avantage certain.

Le chiffre d’affaires est de 30 millions de dollars (environ un milliard de roupies) avec des bénéfices minimes car le prix est contrôlé par le ministère du Commerce, en se basant sur le prix à l’importation payé par la State Trading Corporation.

● Après dix ans, vous vous lancez dans un exercice de rebranding. Kolos n’est-il plus aussi fort pour contribuer à la croissance d’Holcim ?

Je suis arrivé à Maurice en octobre 2009, après dix années passées au sein de Holcim. Dès le premier jour, j’ai noté que nous n’utilisons pas les attributs liés au fait d’appartenir à un groupe mondial. Ici, les gens connaissent très bien Kolos. Mais ils pensent que Kolos est une entreprise locale.

A La Réunion, c’est la même impression. En général, c’est un aspect positif.

Avec l’exercice de rebranding, l’idée est de garder la marque Kolos. En parallèle, nous développerons d’autres produits, le tout sous la marque-ombrelle d’Holcim. Nous ne lésinerons pas sur les moyens pour communiquer sur ce que le groupe fait mondialement, surtout sur le développement durable.

● Votre entreprise occupe 50 % du marché local. Comment voyez-vous l’arrivée d’un troisième opérateur, le groupe indien Binani, qui viendra s’installer près de chez vous, dans le port ?

Le sujet est à polémique. Mais d’abord, je tiens à préciser que nous sommes en faveur d’un troisième opérateur, qui ne pourrait qu’être favorable au consommateur. A ce jour, Lafarge et Holcim ont commercialisé le même type de ciment. Puisque nous ne faisons pas de bonnes marges de profits, nous n’investissons pas dans la fabrication de nouveaux types de ciment. L’arrivée d’une troisième cimenterie est un wake-up call.

Cela dit, nous ne sommes pas très contents de la façon dont Binani a opéré. Le rapport d’impact sur l’environnement que ce promoteur a soumis aux autorités contient beaucoup de lacunes. Le stockage des matières premières (gypsum et clinker) serait à l’air libre alors que nous avons lourdement dépensé dans des filtres, éliminant les poussières. Au cas où de la poussière serait générée, deux sites sensibles dans le voisinage du port seront affectés : l’estuaire de Terre-Rouge et l’Aapravasi Ghat.

Le stockage à découvert est un danger.

Même si Binani, seul, venait à affecter l’environnement, c’est l’ensemble des cimentiers qui sera montré du doigt. Nous voulons donc nous assurer que tel ne soit pas le cas, et que le troisième opérateur se hisse au même niveau de protection de l’environnement pour éliminer les aspects polluants d’une cimenterie.

Qui plus est, de nombreux conduits de pétrole passent sur ce site où s’installera Binani.

Comment pourra-t-on construire sans toucher à ce système? Imaginez les conséquences si un gros tuyau est touché et que tout le pétrole se déverse dans le port… j’aimerais bien voir comment Binani s’y prendra.

● Holcim a commandé un rapport d’expert. Le document a été remis aux autorités. Mais Binani a quand même obtenu son permis EIA, et compte aller de l’avant avec son projet…

Au vu de ce que nous avons relevé du rapport, nous avons sollicité l’avis d’un expert indépendant pour confirmer ou infirmer nos conclusions. Son rapport va dans le même sens que nos observations initiales. Et nous avons immédiatement soumis le document aux autorités. N’empêche que le permis a été octroyé deux jours avant les élections générales. C’est surprenant. Le ministère y a quand même attaché une liste de 25 conditions, sans définir comment les respecter, laissant libre choix à l’opérateur. De fait, nous contestons l’octroi dudit permis auprès de l’Environment Appeal Tribunal. Lafarge s’y est mis aussi, tout comme un troisième contestataire. L’affaire est appelée le 22 juin.

● Vous estimez donc que Binani n’a pas dit toute la vérité sur son projet ?

Le rapport EIA a été soumis trop rapidement aux autorités. Une étude approfondie aurait été beaucoup mieux. Avez-vous déjà vu une demande de permis EIA approuvée avec 25 conditions ? C’est tout de même bizarre.

● Le prix du ciment est toujours fixé par le ministère. Avec l’arrivée d’un troisième opérateur, n’est-il pas au marché de dicter le prix ?

Je crois que si. Mais il faut comprendre que dans certains pays, les gouvernements régissent les prix car ils estiment que le ciment est stratégique pour le développement.

Cela s’applique aux pays où il existe de nombreux projets d’infrastructures, tels que la construction de ponts et de routes. Ici, à Maurice, c’est minime. L’impact du ciment sur le coût de la construction d’un bâtiment est minime. Même si le prix augmente de 10 %, les gens continueraient à construire.

Comparativement à la région, le prix du ciment est très bas à Maurice. Si on avait laissé le marché dicter le prix, l’utilisateur final aurait eu beaucoup plus de choix car les opérateurs auraient été obligés de se différencier à travers leurs gammes de produits respectives.

Sérieusement, je pense que le marché du ciment se libéralisera bientôt. Il n’y a pas que Binani comme futur cimentier. L’Etat a aussi octroyé un permis à une entreprise chinoise devant alimenter le chantier de Jin Fei.En analysant cette façon de procéder, on peut penser que l’Etat ne veut plus avoir à sa charge ce dispositif lourd et compliqué de réguler le prix.

● La «State Trading Corporation» ne s’occupera plus du commerce du ciment ?

Exactement. Car le ciment ne représente pas l’activité principale de cet organisme. La STC prend des risques dans un secteur sujet à des coûts du fret très volatiles et des fluctuations de prix difficiles à prédire sur un an..

● Quelles sont les activités que vous compter lancer à Maurice pour le développement durable ?

Le groupe mondial dispose d’une Holcim Foundation for Sustainable Construction, animant, par exemple, des forums avec les plus grands architectes du monde. A Maurice, nous avons énormément de projets qui sont au stade embryonnaires. Nous voulons être l’initiateur, et inciter les autres entreprises à s’y joindre, motivées non pas par un sens commercial mais par un objectif citoyen. Holcim oeuvrera pour le développement durable à travers la Corporate Social Responsibility, pour qu’au final le pays se réjouisse de la présence d’un tel groupe sur le territoire mauricien.

Propos recueillis par Kamlesh BHUCKORY

 

    
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