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Jocelyn Grégoire: «La compensation pécuniaire aux descendants d’esclaves est un non-sens»
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Nazim Esoof  |  13/12/2008

En cette semaine du Festival International Kreol, le père Jocelyn Grégoire évoque sa conception de la créolité et décline les axes de travail de sa fédération. Tout en assurant que le créole doit se prendre en charge, il rappelle qu’à cause du retard pris par les créoles, il leur faut une pleine intégration dans la société mauricienne. Et cela passe par une attention particulière.

Le père Grégoire identifie, d’emblée, la cause créole comme chaque injustice que la communauté créole a connue. Il revient sur le fait que le terme de «population générale» ne reflète pas la réalité sociale, culturelle, économique et identitaire des créoles. «Or, le créole fait partie de l’arc-en-ciel mauricien et la créolité touche l’universel», insiste-t-il.

Même si la créolité n’est pas un concept purement mauricien, il n’en demeure pas moins qu’elle a une valeur ethnique qui détermine la communauté créole et qu’elle lui accorde une légitimité, une reconnaissance identitaire. «Il s’agit de reconnaître que l’ethnie créole est une identité en soi. La culture est, elle, une manière de vivre propre qui contribue avec d’autres identités à faire la société mauricienne», explique Jocelyn Grégoire. Dressant le portrait du créole dans la société mauricienne, passée et actuelle, il réitère le fait que cette communauté est celle qui a subi un retard dans son évolution à cause du lourd passif de l’esclavage. Aujourd’hui encore, c’est elle qui enregistre le taux d’échec le plus élevé aux examens de fin de cycle primaire. Politiquement, elle serait également la communauté la plus sous-représentée. Sur le plan économique, elle compte, selon le prêtre, le plus grand nombre de sans-logis aussi bien qu’au plan social, le taux le plus élevé de toxicomanes, de prostituées et de personnes atteintes du VIH/Sida. Autant de raisons qui amènent le père Grégoire à plaider pour une attention particulière à l’égard de cette population.

Mais quelle prise en charge de la cause créole. Serait-elle politique? Religieuse? Sociale? Les échecs passés invitent à la vigilance, voire à la méfiance. «La cause créole, ce n’est pas le propre de l’Eglise catholique et des créoles. Il y a une inclination à penser que l’Eglise s’occupe des créoles et que l’Etat s’occupe des autres. On dit aussi que l’Eglise a de l’argent et que c’est la raison pour laquelle elle doit s’occuper des créoles. Mais n’est-ce pas à l’Etat de s’occuper de tout le monde? Je ne dis pas que l’Etat a occulté intentionnellement la question créole mais je note qu’il y a la perception que le fait que les créoles, ayant voté contre l’indépendance, subissent toujours les conséquences de ce choix. On est sanctionné pour avoir exercé un droit libre. Aujourd’hui, il y a encore la perception que, parce qu’ils n’ont pas voté pour l’Alliance sociale aux dernières législatives, les créoles sont à nouveau victimisés. Si cette perception existe, ce serait très grave», fait ressortir longuement Jocelyn Grégoire.

Selon le père Grégoire, il y avait, pour les créoles, un retard, des injustices à rattraper. «Dans la famille mauricienne, le créole est le dernier né. Avec le retard qu’il a accumulé, il ne peut être traité comme tout le monde», affirme-t-il. La problématique prend une autre dimension dès qu’on juxtapose la culture créole à côté des cultures millénaires que véhiculent les hindous, les musulmans ou les communautés franco-mauricienne et sino-mauricienne. Le créole est, lui, né de l’esclavage. A Maurice, la culture créole a moins d’un siècle d’existence. C’est ce qui explique aussi que l’affirmation culturelle créole avance à tâtons.

Qu’en est-il de ce mauricianisme qui repose sur le principe d’une intégration de tous les groupes ethniques? «Noyer l’identité propre d’un groupe au sein d’un mauricianisme utopique ne peut fonctionner qu’à la surface. Le créole n’est pas là que pour taper la ravane et amuser les touristes», répond, à ce chapitre, le prêtre.

Le discours de Jocelyn Grégoire repose sur la nécessité d’une affirmation culturelle et ethnique des créoles. Il prend, cependant, également appui sur la nécessité d’un soutien institutionnel aux créoles. Comment réconcilier ce discours à double pendant? Comment aider sans assister? Comment valoriser sans donner le sentiment d’un quelconque misérabilisme? La réponse pourrait bien se trouver dans le brassage culturel. Il y a toujours un point de rencontre entre ce qui semble avoir toujours existé et ce qui vient de naître. C’est la conviction du père Grégoire. Il y a, en ce sens, note-t-il, des interpellations et des interrogations réciproques. «Mais j’ai l’impression qu’on ne donne pas sa chance à cette expérience nouvelle», tempère-t-il.
Une expérience face à laquelle le créole fait preuve d’une certaine ouverture d’esprit. Au père Grégoire de relever que le créole se signale par son hospitalité, sa tolérance. «Chez la famille créole, on marie sa fille plus facilement avec une personne d’une autre communauté. L’inverse est beaucoup plus difficile. Le métissage profite de la capacité d’ouverture du créole. C’est d’ailleurs pour cela qu’on parle du créole-chinois, du créole-madras ou du créole-hindou…», rappelle Jocelyn Grégoire.

Il y a cette ouverture. Néanmoins, il y a une certaine facilité à assimiler le créole à un rebelle. Cette perception existera aussi longtemps qu’on n’aura pas compris l’esclavage et la stigmatisation qui s’en est suivie. «Il y a des associations qu’il importe d’éviter. Le créole n’avait pas le choix, à la différence d’un travailleur engagé. On ne peut pas mélanger engagisme et esclavage. Celui-ci est un échec de l’humanité. C’est pourquoi, notre combat a toujours été un combat en faveur de la liberté», fait ressortir notre interlocuteur.

Ce n’est pas pour autant qu’il faut développer une attitude de geignard. Ou encore se cacher derrière l’histoire pour se poser en victime. Il est question de transcender cette mentalité. «Si aujourd’hui, on est victime, alors on est victime de soi-même, du manque d’estime de soi, d’une certaine attitude de complaisance pour attirer la pitié… D’où pour moi, le non-sens d’une revendication de compensation pécuniaire pour les descendants d’esclaves. Cela ne fait pas avancer la cause créole. Une éventuelle compensation ne rachètera pas ma liberté. On ne met pas de prix sur ma liberté», souligne, avec force, le prêtre.

Les temps ont changé mais des réflexes demeurent. Le créole, venant d’un ailleurs, continue toujours à penser que le paradis est ailleurs. De Maurice, il veut toujours partir. Il a souvent le sentiment qu’il n’est pas encore chez lui. «Il y a un travail à effectuer au niveau de la reconstruction psychologique et sociologique du créole par rapport au terroir. On ne peut pas non plus traiter nos descendants esclavagistes comme nos coupables. On ne peut plus chercher un coupable pour montrer du doigt. Hier, c’était les blancs. Aujourd’hui, c’est le gouvernement. Cela ne marche pas de cette manière. Le fait est qu’aujourd’hui, il y a beaucoup plus de gens qui veulent le bien du créole que son mal», précise Jocelyn Grégoire.

C’est le message du père Grégoire. L’homme, aujourd’hui, intrigue. Le discours est réfléchi. Mais il y a une certaine polysémie qui prête à des interprétations diverses. A ce jour encore, son combat pour la cause créole n’est pas celui de tous les créoles. Mais son mouvement s’appelle la Fédération des créoles mauriciens. Il ne désespère pas de pouvoir fédérer…

Lire aussi :

L'Interview du Père Jocelyn Grégoire

    

Commentaires

Par:-Karine
Il est amusant (lamentable?) de voir comment des personnes suffisamment instruites pour écrire en français et qui ont accès à internet peuvent s'adresser à d'autres... Euh... avant de donner des conseils de manière péremptoire à ces créoles, il faudrait s'assurer qu'ils reçoivent les messages ! Chers donneurs de leçons, connaissez-vous les termes d'analphabétisme et de fracture numérique ? Alors, au lieu de faire les beaux en ligne, allez sur le terrain. VOUS AUSSI pouvez aider . Allez faire du soutien scolaire dans les cités au lieu de théoriser sur internet !
Par:-stephanie
M. Robin, je suis une créole, mariée à un allemand. Je vis et travaille en allemagne. On est ici aussi une minorité. J'ai fait de moi meme quelqu'un. Je travaille dure. Tous les mauriciens qui habite à l'étranger sont courageux. C'est pour cela que je n'accepte pas qu'on ne se batte pas pour que sa propre situation s'améliore. Si je ne faisais que me plaindre, je ne serais pas ce que je suis aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'alcool ni des fetes mais aussi de prendre ses responsabilités et de se lever un jour en se disant maintenant je vais réussir! Bien à vous
Par:-Gérard ROBIN
Excusez moi d'intervenir (je ne suis pas Mauricien mais marié à une Kréole) mais je trouve quelque peu racistes certaines réflexions des trois précédents intervenants. Le docteur qui était passé à la maison quand j'étais à Maurice me disais que les mauriciens (globalement kréol ou pas !) souffraient de diabète dû à l'alcool et au gras, et l'abus de l'alcool n'est pas l'apanage des kréol. D'autre part, ma femme et les membres de sa famille qui vivent en France sont très courageux et la majorité d'entre eux sont sérieux et ont des postes responsables alors c'est peut-être le système social de Maurice qui ne favorise pas les minorités et je pense que ce que dit le père Gégoire est à méditer (je suis athée et n'ai aucun intérêts avec le père Grégoire) Excusez moi encore d'être intervenu dans votre débat, mais ma fille est un peu mauricienne et kréole ....
Par:-Stephanie
Il est temps, créoles, de te tenir sur tes pieds. Chacun est responsable de sa vie et de son destin. Il est vrai que la repartie des richesses est mal faite mais combien ont reussi à s'en sortir, d'avoir une éducation et une bonne situation. C'est pas en s'asseyant, en s'amusant que les choses vont se faire. Chacun doit prendre ses responsabilités et cesser d'envoyer la faute aux autres!! Bien à vous
Par:-gerard
Il faut que les créoles réalisent que personne ne vous doit rien. Faites l'effort sur vous mêmes. Amusez-vous selon vos moyens. Sans exagération aucune. L'avenir des enfants ,l'éducation des enfants, c'est ce qui compte. Prenez l'exemple sur les autres qui se sacrifient pour leurs enfants. Sans l'effort et le sacrifice il n'y a pas de récompense.Premiere communion bapteme eski bzin boire manger ziska grand matin? Reveille toi et diboute lors to lipied !
Par:-Arlene Narsoo
Je vis à Toronto depuis cinq ans et je reste toujours à l'écoute de ce qui se passe à Maurice.En lisant cet article, je me dis qu'il faudrait commencer par faire comprendre aux parents créoles que l'éducation est le premier pas vers la réussite sociale .Mon père vient d'une cité ouvrière et ma mère d'un petit village côtier, les deux n'ont pas eu la chance de terminer leur études secondaires mais ils ont suer sang et eau pour nous envoyer mon frère et moi au couvent de lorette dès la maternelle pour nous donner la meilleure éducation qui soit..En décembre le bonus de fin d'annee servait d'abord à acheter les livres,cahiers et autres matériels scolaires et uniformes ensuite venaient les cadeaux.Grâce à l'éducation reçue nous avons fait tous deux notre chemin dans la vie et gagnons parfaitement notre vie et avons voyagé.J'ai enseigné pendant 4 ans avant de quitter Maurice et cela me fendait le coeur de voir ces petits enfants créoles venir à l'ecole sans un sac et parfois sans manger.Quand les parents venaient les chercher après l'école je pouvais sentir l'alcool à plein nez... Leur devoirs n'étaient pas fait et quand j'en demandais la raison: mama ek papa ti pé laguerre ou ine doire moi alle dormi bonhere.. Certains parents que je rencontrais étaient remarquables comme les miens ils avaient à coeur la réussite de leurs enfants .Ils prenaient de temps de travailler avec eux , de surveiller les devoirs. L'enseignant ne peut tout faire. Déjà qu'avec une bonne éducation on doit se battre pour faire son chemin dans la vie. Imaginer que deviendra un enfant sans éducation...
Par:-GRECO
L'analphabétisme est un véritable fléau sociétal qui a pour conséquence l'exclusion de la vie sociale,culturelle,politique et économique.Pauvreté et analphabétisme n'ont rien d'un accident historique,ils participent à la division sociale.Aujourd'hui il faut remettre en cause le système scolaire qui continue de laisser de nombreux enfants sortir de l'école sans qu'ils ne maitrisent la lecture et l'écriture.Lutter à outrance contre l'analphabétisme c'est la première étape pour la défense de la cause créole.
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