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Un Observatoire de la Francophonie dans l?océan Indien

Exactement huit années de cela, en janvier 1988, je publiais une forme de plaidoyer en faveur de la pertinence d?un Observatoire de la Francophonie dans l?océan Indien. Pour donner un caractère d?urgence à ma requête ? par ailleurs ne concernant pas que ma seule personne, mais étant l?affaire de toute une communauté internationale pour qui le français demeure une langue de communication et de dialogue, quand elle n?est pas, plus intimement un instrument de création ?, dans l?intitulé de ma requête, j?ai troqué le terme pertinence contre celui de nécessité? C?est pour dire que les instances pour peu ou davantage qu?elles soient concernées, de près comme de loin, auraient tord de regarder couler les choses comme un fleuve tranquille. Certes, des instances sont en place dont nous connaissons déjà le sérieux et l?efficacité de fonctionnement multipolaire. Mais il n?y a jamais trop de mains même de petites (parfois étonnamment habiles) pour nouer, sous les latitudes les plus inattendues, des liens francophones destinés à pérenniser à travers une même langue des valeurs de culture et de civilisation, sans laquelle le monde risque de succomber à une uniformisation dont nous savons toutes et tous qu?elle est l?adieu à la vraie vie?

?Une uniformisation
dont nous savons
toutes et tous qu?elle
est l?adieu
à la vraie vie?

Or, toute terre baignée par la mer est une façon de comprendre et de partager le monde. C?est dit, la mer Indienne, avec Madagascar, les Îles mascareignes : La Réunion, Maurice et Rodrigues, Les Comores, Les Seychelles, Djibouti, les cinq anciens comptoirs français de l?Inde : Chandernagor, Karikal, Mahé, Pondichéry et Yanaon rattachés à l?Union Indienne entre 1951 et 1954 et où, lors d?un de mes voyages en Inde, je n?ai pas retrouvé que de simples traces. Nous francophones de l?océan Indien ne devrions pas tirer un trait définitif sur cette parenté, qui, au contraire, concourt à amorcer cette civilisation de l?Universel qui n?est pas qu?un v?u pieux au sein d?un monde s?étant, hier encore, enrichi des apports de ce que j?ai appelé les lieux du français lors de la Rencontre à la Fondation d?Hautvilliers. Rencontre d?une trentaine de poètes de langue française dont Nourredine Aba (Algérie), Marc Alyn (France), Tahar Ben Jelloun (Maroc), Jacques Brault (Canada-Québec), Jean Breton (France), Raymond Chasle (Île Maurice), Andrée Chédid (Egypte-Liban), Gérard Chenet (Haïti), Michel Deguy (France), Georges Desportes (Martinique), Massa-Massan Diabate (Mali), Mohamed Dib (Algérie), Marc Eigeldinger (Suisse), Pierre Emmanuel (France), Lorand Gaspar (Transylvanie), Moncef Ghachem (Tunisie), Vahé Godel (Suisse), Eugène Guillevic (France), Kamal Ibrahim (Syrie), Jacques Izoard (Belgique), Paulin Joachim (Dahomey), Hubert Juin (France), Mukala Kadima-Nzuji (Zaïre), Anise Koltz (Luxembourg), Yves Mabin-Chennevière (France), Edouard J. Maunick (Île Maurice), Zaghloul Morsy (Maroc), Mostafa Nissaboury (Maroc), Jean-Paul Nyunai (Cameroun), Pierre Oster Soussouev (France), Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Salah Stétié (Liban), Gérald Tchicaya U Tam?si (Congo), Nadia Tuéni (Liban), Claude Vigée (France). 36 poètes venus d?horizons divers, tous de langue française, pour un Dialogue des Cultures qui a duré trois jours? Trois jours de miracle parce que pétris de solide volonté d?être ensemble. Trois journées d?échanges autour d?une langue commune, mais où chacun s?est exprimé du plus profond de lui-même, ne traduisant que son être au monde. Je pense, à la contribution dense et de sobre solennité de Transylvanien Lorand Gaspard. Je cite un fragment des réflexions sur son état de poète francophone : ?Je n?ai rien à dire sur mon usage du français comme langue d?expression, à part le fait très simple qu?une interaction du destin et de ma volonté ont abouché ma vie à la vie de cette langue, que mon souffle désormais est lié à sa chimie? (?) Invention d?échange, d?un battement au c?ur de la chute : effroi et joie, résurrection de courage dans l?implacable exil : ainsi brièvement parle la parole. Humer cette odeur de gésine à même le bourgeonnement élémentaire. Mes champs de langage absorbent la magnifique fumure. La terreur informe, la force de l?insensé. Et dans les travaux de ferments où les brins se mêlent, je guette le fouet vivace du chant?? Et je ne résiste pas à vous faire lire cet extrait de Sol Absolu de Lorand Gaspard :

?Nous errions depuis des jours et des nuits

dans l?aveugle pays de l?espace

dans l?acre lumière de la hamada

où sèche la carcasse du corps des jours.

En cette négation de la chair et des feuilles

notre pas traînait

une odeur de jasmin et d?amour

que personne n?était là pour recueillir.?

Et je reviens à la nécessité de la création d?un Observatoire de la Francophonie dans l?océan Indien. Je répète. J?insiste. Loin de moi l?idée saugrenue d?ajouter quelque distance à ma course déjà longue. J?ai l?âge de mes malheurs, mais il importe d?avancer dans mon essentiel de poète que l?existence sollicite encore et encore. Je veux pour ce pays mien des matins de pleine lumière dans laquelle l?enfant comme l?adolescent comme l?adulte avance d?un pas de découvreur. Non ! la terre n?est pas à bout de souffle, c?est nous qui ne savons pas respirer.

Qu?est-ce à dire au bout de ces quelques lignes qu?on aimerait prolonger tant la gageure s?y prête, malgré mon grand âge. Si le monde n?est plus à élargir, du moins il nous reste des chances de l?approfondir. Et qu?il faille s?entêter de rêver plus haut et plus fort. D?aller plus loin que loin. Un début de l?Absolu serait cet Observatoire que je souhaite exister, non pas pour ajouter quelque colifichet à mes atours personnels, mais pour que toutes ces années de Francophonie ne s?aillent pas à vau-l?eau. Pourquoi la Francophonie ? Et je réponds : parce que l?Histoire, tisseuse d?hiers, d?aujourd?huis et de demains, fait que des pays, des peuples, des cultes et des cultures, des croyances, des coutumes, des visages et des êtres différents partagent de manière stratégique et agréable la présence d?une langue dans laquelle les unes, les uns et les autres peuvent s?accomplir.

Pretoria, janvier 1998-janvier 2006
Edouard J.MAUNICK