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Prosodire?

PROSODIRE : un mot que vous ne risquez pas de trouver dans le dictionnaire. Un mot de ma facture, de ma composition. Ce n?est pas la première fois que je l?utilise dans mes interventions orales comme parlées. Le fait est ? ainsi que je l?ai raconté quelque part, mais j e ne retrouve plus exactement où et quand, ce qui me procure l?excuse de me répéter ? le fait est donc que le mot m?est venu alors que je marchais dans Paris, en compagnie de mes amis Antoine Gallimard, PDG des éditions du même nom et mon vieux complice Jean-Noël Schifano, responsable chez Gallimard, de la Collection Continents Noirs qu?il aime et défend avec foi et fougue? Maurice ne leur est pas totalement étranger, puisqu?ils y sont tous les deux venus pour participer à des remises de prix et à des colloques souvent particulièrement animés. D?une part, ils ont bénéficié de l?occasion de voir une île qu?ils souhaitaient connaître ayant, dans la pratique de leur propre métier d?éditeur, fréquenté des auteurs mauriciens et lu leurs ?uvres. D?autre part, écrivains, journalistes et professeurs du cru ont profité de la présence de deux noms importants dans le domaine de la création et de la publication littéraire, pour réaliser échanges et interviews féconds. Et c?est tant mieux !? Mais revenons au terme prosodire. En chemin vers le restaurant où nous étions convenus d?aller dîner ce soir-là, à Paris dans le périmètre de La Sorbonne, des Editions de l?Harmattan et Présence Africaine entre autres, j?ai sorti le mot prosodire qui me trottait dans la tête depuis un bon bout de temps déjà. En ch?ur, mes deux compagnons m?ont tout de suite demandé ce que j?entendais par ce mot qui leur semblait associer prose et dire, mais encore? Heureux de l?aubaine, je m?en suis alors expliqué, comme je le fais ici, aujourd?hui, pour vous, au moment où, après un long silence, je reprends ? heureux et fidèle ? rendez-vous dans des pages culturelles du lundi?

?A mon sens, ?Prosodire? marie
assez clairement les deux notions
de la prose et du dire.?

Après plus de cinquante ans d?une vie d?auteur de poèmes, de nouvelles, de chroniques diverses dans les journaux d?ici et d?ailleurs, d?écrits critiques, de pièces et de scripts pour la radio et pour la télévision etc. etc.? j?ai plus d?une fois songé à une formule unique qui réunirait toutes, sinon la majeure partie de ces formes d?expression. La chose n?est pas simple, j?en conviens. Mais en adoptant le prosodire comme mode d?opération, j?entends toucher au plus près ce que j?entends partager avec l?autre, avec les autres, donc Vous? À mon sens, Prosodire marie assez clairement les deux notions de la prose et du dire. Et si besoin de plus de clarté était, les notions de l?écrit et de l?oral. Mes deux tout premiers témoins, Gallimard et Schifano, de l?usage du mot n?ont pas été trop longtemps à en saisir le sens et l?opportunité d?un terme non consigné dans le dictionnaire mais pas tellement barbare pour autant? Durant tel ou tel entretien avec des personnalités concernées ou de simples interlocuteurs auprès desquels j?ai pris le risque d?employer prosodire en l?accompagnant d?un minimum d?éclairage, j?ai agréablement noté ce que, sans prétention, j?appellerais un air entendu?

Ainsi, en diverses occasions, à rédiger ma contribution aux pages littéraires de l?express du lundi, je m?appliquerai à valider l?usage de prosodire, mais pas seulement en tant que terme, mais également et surtout pour son contenu. À l?apparente sécheresse de certains textes, j?ambitionne de donner un ton plus alléchant sans toutefois procéder à de longues digressions ou à consentir à une débauche d?enluminures. J?aimerais vous proposer, par exemple, des récits, des reportages, des analyses lesquels seraient écrits avec appétit, passion, avec goût et émotion, mais donnés à lire comme l?on écoute une parole. Les librairies regorgent de livres muets qui ne se vendent pas, qui ne s?achètent pas, et le client n?est pas seul responsable de cet état des choses. De nombreux amis engagés dans l?édition ne cessent d?exprimer leurs regrets de centaines et de centaines de publications vouées au pilon. Je parle ici de littérature de création : le dintinguo s?impose? Et je pense au petit livre de Bernard Hreglich, mon compagnon de l?Académie Mallarmé, malheureusement emporté par un mal implacable. Un ami a publié sous le titre de PROSES, ses derniers écrits datés de juin 1996, deux mois avant sa disparition. Je cite, c?est-à-dire que je lis à haute voix pour illustrer la pertinence de l?écriture et de la parole, ces trois brefs extraits :

?L?oiseau vient mais sa légende ne menace pas. On sait que le crépuscule peut ruiner la moindre trace de cette enfant si peu sournoise, amie des loups et confidente des espèces nocturnes. Sauras-tu lui donner ce miel qui l?enchante ???

? Je n?ai pas dans ma sauvagerie rien perdu de ces manières frivoles qui circulent de siècles en siècles entre les feuilles d?un volume déchiré.?

?Si j?avais le c?ur à dire trois mots de haine ce serait une illusion de modeste envergure, un trou pour les rats? Aujourd?hui je n?ai devant mon domaine brisé, que de simples gestes d?indifférence, des gestes modestes qui ne feront point de taches à mes doigts. Le silence, aussi indigne soit-il, me transporte vers un cercle inouï.?

Certes, ce sont là des exemples graves et qui touchent au destin tragique du poète Hreglich, mais d?autres exemples diffèrent d?atmosphère. Ainsi cet extrait d?un chapitre du roman Case en tôle de notre poète et romancière de l?île de la Réunion, Nadine Fidji : elle rapporte un simple fait, mais combien plein d?allant ces quelques lignes :

?Je passais un temps infini à me regarder dans la glace comme si mon diplôme avait embelli mon visage. Mes yeux étaient vifs et pétillaient de vérité, mon visage était plus détendu, mon front luisait comme la peau d?un bois qu?on avait astiqué pendant dix-neuf ans. J?étais heureuse. Je flottais comme une barque sur une mer limpide et sans houle. J?avais passé le col dur de la scolarité sans grande souffrance et dans ces jours de quiétude et de délivrance, je me mis à écrire sur une page de mon dernier cahier le premier poème de ma renaissance??

Lundi prochain, je vous parlerai de mon projet d?une Anthologie des poètes de l?océan Indien?

Edouard J. Maunick

Pretoria, 3 août 2006