Dans les années 1963-1980, alors que j?étais producteur d?émissions radiophoniques à l?Office de Coopération Radiophonique, aujourd?hui Radio France Internationale, la Direction des programmes me proposait, chaque fin d?année, d?écrire et de co-réaliser une dramatique d?une durée d?une heure, à l?interprétation de laquelle il m?arrivait, sur demande, en compagnie de comédiens professionnels, de prêter ma voix. Plus tard, des amis des éditions Publisud m?ont confié le recueil Désert-Archipel et le texte d?un de ces poèmes dramatiques intitulé Cantate païenne pour Jésus-Fleuve qu?ils ont, par la suite, publiés en un double volume (aujourd?hui épuisé), dans leur collection Portulans, dirigée par le poète Chems Nadir, à Paris, en 1983. Ce Noël 2006, moyennant, de très légères modifications, surtout dans la présentation des strophes, j?ai pensé qu?il était intéressant d?offrir au lectorat de l?express, et plus largement à tout le lectorat de l?océan Indien, le texte de cette Cantate que je pense, en plus de son contenu lyrique, s?inspire en droite ligne des préoccupations écologiques de notre siècle :
Me voici Jourdain du souvenir :
Je ne suis plus rivière qui descend
(?) A Césarée de Philippe aucun Messie ne se retire
A Bethsaida aucune voix ne parle aux foules
A Béthanie personne ne plonge pour le baptême
(?) Plus de Wadi Naqqa plus de Wadi al Birah
Plus de Wadi al Qilt plus de Wadi al Malih
Plus de Yarmuk ni d?Abu Gharaba
Plus de ruisseaux plus de sources !
(?) On a fermé les enclos, le bétail s?est couché
Egarés la douceur betterave et le blanc coton
Le poisson s?est figé, le fruit enseveli
Jéricho ! Jéricho ! agenouillé sans voix
Je me souviens d?Elie, d?Elysée et de Jean le Baptiseur?
Vous n?êtes plus debout parce que vous m?avez brisée
Moi l?épine dorsale !?
Vous ne crachez plus parce que vous m?avez empuantie
Moi, l?unique salive !?
Vous aujourd?hui de la Soif
Qu?avez-vous fait de FLEUVE ?
Certes il y avait ma course, Congo moi !
De Zambie à Matadi longuement vers la mer
Vers l?estuaire au nom de fruit : Banane
Et pour me voir passer, des vigiles aux noms-métal :
Kinshasa, Bolobo, Kisangani, Kindu? Brazzaville
Congo moi ! depuis Zaïre du passé, depuis Rio del Padrao !
Et voici que je ne franchis plus les Portes de l?Enfer
Ni ne passe le Chaudron d?Enfer
Délaissé d?Oubangui et de Kasaï
Je navigue sans naviguer. Je survis sans folie
(?) On a trouvé pire que mes archipels de jacinthes
Pour immobiliser les bateaux et me damner de solitude
(?) Ici vint Diego Cam pour remonter
La rivière du Pilier? Congo O !
Il était une fois ma fureur de couler !
Vous qui n?avez plus d?horizon
Parce que Vous m?avez frappé de cécité
Moi : le regard même !
Vous qui n?avez plus de révolte
Parce vous m?avez muselé
Moi : votre cri même !
Vous sans force de surgir
Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?
Volga : j?étais de tous les fleuves le plus long serpent
A ramper, à bondir, à couler parmi la terre
A jamais altérée d?un très vieux continent
Où les peuples maintenant appellent ma morsure?
(?) Jamais je ne porterai plus de navires
Jusqu?aux portes de Kalinin?
(?) Ivan ne sera plus Le Terrible
Qui lança ses bateaux comme chevaux sur Volga?
Plus de rêve pour Pierre le Grand et Soliman
D?unir Volga et Don?
O sel désormais fade de mes sols : O érosions !
Les bateliers ont déserté les chemins de halage
L?esturgeon s?est pendu dans la chaleur de juillet
Souffle le sukhovei grand vent écorcheur :
Volga : je me suicide dans le refus des balalaïkas?
Vous qui ne séparez plus
Parce que vous m?avez bouché
Moi : le tamis même !
Vous soudain vulnérables
Parce que vous m?avez congédié
Moi : le gardien même !
Vous aujourd?hui de l?Amer seul
Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?
J?étais Gange sur les cartes, Ganga parmi la foule.
Venu des glaces de l?Himalaya d?un pas très lent,
Me soûlant au passage de l?Alakananda et de Bhagirathi?
(?) J?étais Yang-Tseu-Kiang ou Chang Chiang ou Ta Chiang
Rivière du village Tseu, longue rivière ou rivière grande
Fiancée des monts millénaires
Depuis le Tibet jusqu?à la Mer de Chine?
(?) Le riz, le riz nous a mêlés de loin en proche :
Rizières ! Rizières ! notre déchirante nostalgie !
(?) Est venu le progrès
Et nous voici oublieux de porter?
Gange et Yang-Tseu-Kiang cloués dans leur errance !
En terre indienne
En terre de Chine :
Deux interdits !?
Vous qui ne récitez plus
Parce que vous m?avez travesti
Moi : le psaume même !
Vous qui n?abordez plus
Parce que vous m?avez démantelée
Moi : la rade même !
Vous aujourd?hui naufrage
Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?
Parce que j?étais grande rivière,
Les Indiens Ojibwa, peuple du commencement,
Me baptisèrent Mississipi et je fus père des fleuves,
(?) Et de sol en sol, je descendis
Ouvrir le Golfe du Mexique.
A présent ma mémoire est un lent chagrin
Brisée par la mécanique d?un monde sans poème?
(?) Coupable d?avoir permis coton du sud et sans rouge
Coupable de Nat Turner et de son peuple chosifié
Coupable de palaces flottants au gré de roue à aubes
Coupable de tabac de piraterie et de cartes truquées
Je m?étais racheté en donnant le blues au monde?
Silence? même le blues a perdu sa nostalgie !
Je dis : mon c?ur est une usine,
Il m?assassine !
Vous qui n?ouvrez plus
Parce que vous m?avez barricadée
Moi : la porte même !
Vous qui n?entonnez plus
Parce vous m?avez bâillonné
Moi : le chant même !
Vous maintenant sans
Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?
Quelle parole pour me nommer du Peru aux Andes
Tracer ma longue route jusqu?à la Mer Atlantique,
Me raconter Paranon au Peru, Solimoës au Brésil,
Puis Rio Santa Maria de la Mar Dulce? Amazone enfin ?
Quelle parole sinon une longue récitation de mes lieux?
Bolivie-Equateur-Colombie-Venezuela et autres jalons
Tocatins : mes rapides et mes bancs de sable
Xingu : mes cascades ; Tapajos : mes cataractes
Et Madeira et mes récifs et maëlstroms
Mato Grosso l?inextricable et Pucallpa d?Oriente
Et mes volcans, mes falaises barrancas,
Ma latérite canga !
Amazone d?enchevêtrements de racines, dynamité !
Amazone musée vert, panorama, royaume : explosé !
Amazone sans terras caidas, sans terres échouées !
Je suis mort de Pôle en Pôle, de Tropique en Tropique?
Qu?on éloigne de moi tous les calices menteurs
Qu?on me rende ma simple force d?eau parmi la terre
Que les enfants viennent sur mes rives comme des prophètes
Qu?ils relisent l?oracle où Je suis SAUVEUR !
Et voici qu?à minuit, quelque part dans Bethléem
Ou ailleurs : partout où les arbres, les bêtes,
Les femmes, les hommes, vivants de tous âges
Etaient penchés sur l?Absence, sur la Terre craquelée,
Une Source jaillit, un Fleuve alliant tous les fleuves
Balayant les chagrins, rallumant les yeux?
Soudain la Terre reprit visage de terre
Et la Salive fut douce dans toutes les bouches :
A la place de la Menace,
Une grande permission accordée à la PLUIE !
En ce temps-là, il fallait que le ciel éclate
Que le vent invente un heureux naufrage
Que le crime soit oublié : qu?un MESSIE vienne !
Edouard J. MAUNICK
Paris, mars 1983 ? Pretoria, décembre 2006