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Pour célébrer l?EAU, ce Noël 2006 à mon ami l?éditeur sud-africain Nicol Stassen?

Dans les années 1963-1980, alors que j?étais producteur d?émissions radiophoniques à l?Office de Coopération Radiophonique, aujourd?hui Radio France Internationale, la Direction des programmes me proposait, chaque fin d?année, d?écrire et de co-réaliser une dramatique d?une durée d?une heure, à l?interprétation de laquelle il m?arrivait, sur demande, en compagnie de comédiens professionnels, de prêter ma voix. Plus tard, des amis des éditions Publisud m?ont confié le recueil Désert-Archipel et le texte d?un de ces poèmes dramatiques intitulé Cantate païenne pour Jésus-Fleuve qu?ils ont, par la suite, publiés en un double volume (aujourd?hui épuisé), dans leur collection Portulans, dirigée par le poète Chems Nadir, à Paris, en 1983. Ce Noël 2006, moyennant, de très légères modifications, surtout dans la présentation des strophes, j?ai pensé qu?il était intéressant d?offrir au lectorat de l?express, et plus largement à tout le lectorat de l?océan Indien, le texte de cette Cantate que je pense, en plus de son contenu lyrique, s?inspire en droite ligne des préoccupations écologiques de notre siècle :

Me voici Jourdain du souvenir :

Je ne suis plus rivière qui descend

(?) A Césarée de Philippe aucun Messie ne se retire

A Bethsaida aucune voix ne parle aux foules

A Béthanie personne ne plonge pour le baptême

(?) Plus de Wadi Naqqa plus de Wadi al Birah

Plus de Wadi al Qilt plus de Wadi al Malih

Plus de Yarmuk ni d?Abu Gharaba

Plus de ruisseaux plus de sources !

(?) On a fermé les enclos, le bétail s?est couché

Egarés la douceur betterave et le blanc coton

Le poisson s?est figé, le fruit enseveli

Jéricho ! Jéricho ! agenouillé sans voix

Je me souviens d?Elie, d?Elysée et de Jean le Baptiseur?

Vous n?êtes plus debout parce que vous m?avez brisée

Moi l?épine dorsale !?

Vous ne crachez plus parce que vous m?avez empuantie

Moi, l?unique salive !?

Vous aujourd?hui de la Soif

Qu?avez-vous fait de FLEUVE ?

Certes il y avait ma course, Congo moi !

De Zambie à Matadi longuement vers la mer

Vers l?estuaire au nom de fruit : Banane

Et pour me voir passer, des vigiles aux noms-métal :

Kinshasa, Bolobo, Kisangani, Kindu? Brazzaville

Congo moi ! depuis Zaïre du passé, depuis Rio del Padrao !

Et voici que je ne franchis plus les Portes de l?Enfer

Ni ne passe le Chaudron d?Enfer

Délaissé d?Oubangui et de Kasaï

Je navigue sans naviguer. Je survis sans folie

(?) On a trouvé pire que mes archipels de jacinthes

Pour immobiliser les bateaux et me damner de solitude

(?) Ici vint Diego Cam pour remonter

La rivière du Pilier? Congo O !

Il était une fois ma fureur de couler !

Vous qui n?avez plus d?horizon

Parce que Vous m?avez frappé de cécité

Moi : le regard même !

Vous qui n?avez plus de révolte

Parce vous m?avez muselé

Moi : votre cri même !

Vous sans force de surgir

Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?

Volga : j?étais de tous les fleuves le plus long serpent

A ramper, à bondir, à couler parmi la terre

A jamais altérée d?un très vieux continent

Où les peuples maintenant appellent ma morsure?

(?) Jamais je ne porterai plus de navires

Jusqu?aux portes de Kalinin?

(?) Ivan ne sera plus Le Terrible

Qui lança ses bateaux comme chevaux sur Volga?

Plus de rêve pour Pierre le Grand et Soliman

D?unir Volga et Don?

O sel désormais fade de mes sols : O érosions !

Les bateliers ont déserté les chemins de halage

L?esturgeon s?est pendu dans la chaleur de juillet

Souffle le sukhovei grand vent écorcheur :

Volga : je me suicide dans le refus des balalaïkas?

Vous qui ne séparez plus

Parce que vous m?avez bouché

Moi : le tamis même !

Vous soudain vulnérables

Parce que vous m?avez congédié

Moi : le gardien même !

Vous aujourd?hui de l?Amer seul

Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?

J?étais Gange sur les cartes, Ganga parmi la foule.

Venu des glaces de l?Himalaya d?un pas très lent,

Me soûlant au passage de l?Alakananda et de Bhagirathi?

(?) J?étais Yang-Tseu-Kiang ou Chang Chiang ou Ta Chiang

Rivière du village Tseu, longue rivière ou rivière grande

Fiancée des monts millénaires

Depuis le Tibet jusqu?à la Mer de Chine?

(?) Le riz, le riz nous a mêlés de loin en proche :

Rizières ! Rizières ! notre déchirante nostalgie !

(?) Est venu le progrès

Et nous voici oublieux de porter?

Gange et Yang-Tseu-Kiang cloués dans leur errance !

En terre indienne

En terre de Chine :

Deux interdits !?

Vous qui ne récitez plus

Parce que vous m?avez travesti

Moi : le psaume même !

Vous qui n?abordez plus

Parce que vous m?avez démantelée

Moi : la rade même !

Vous aujourd?hui naufrage

Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?

Parce que j?étais grande rivière,

Les Indiens Ojibwa, peuple du commencement,

Me baptisèrent Mississipi et je fus père des fleuves,

(?) Et de sol en sol, je descendis

Ouvrir le Golfe du Mexique.

A présent ma mémoire est un lent chagrin

Brisée par la mécanique d?un monde sans poème?

(?) Coupable d?avoir permis coton du sud et sans rouge

Coupable de Nat Turner et de son peuple chosifié

Coupable de palaces flottants au gré de roue à aubes

Coupable de tabac de piraterie et de cartes truquées

Je m?étais racheté en donnant le blues au monde?

Silence? même le blues a perdu sa nostalgie !

Je dis : mon c?ur est une usine,

Il m?assassine !

Vous qui n?ouvrez plus

Parce que vous m?avez barricadée

Moi : la porte même !

Vous qui n?entonnez plus

Parce vous m?avez bâillonné

Moi : le chant même !

Vous maintenant sans

Qu?avez-vous fait du FLEUVE ?

Quelle parole pour me nommer du Peru aux Andes

Tracer ma longue route jusqu?à la Mer Atlantique,

Me raconter Paranon au Peru, Solimoës au Brésil,

Puis Rio Santa Maria de la Mar Dulce? Amazone enfin ?

Quelle parole sinon une longue récitation de mes lieux?

Bolivie-Equateur-Colombie-Venezuela et autres jalons

Tocatins : mes rapides et mes bancs de sable

Xingu : mes cascades ; Tapajos : mes cataractes

Et Madeira et mes récifs et maëlstroms

Mato Grosso l?inextricable et Pucallpa d?Oriente

Et mes volcans, mes falaises barrancas,

Ma latérite canga !

Amazone d?enchevêtrements de racines, dynamité !

Amazone musée vert, panorama, royaume : explosé !

Amazone sans terras caidas, sans terres échouées !

Je suis mort de Pôle en Pôle, de Tropique en Tropique?

Qu?on éloigne de moi tous les calices menteurs

Qu?on me rende ma simple force d?eau parmi la terre

Que les enfants viennent sur mes rives comme des prophètes

Qu?ils relisent l?oracle où Je suis SAUVEUR !

Et voici qu?à minuit, quelque part dans Bethléem

Ou ailleurs : partout où les arbres, les bêtes,

Les femmes, les hommes, vivants de tous âges

Etaient penchés sur l?Absence, sur la Terre craquelée,

Une Source jaillit, un Fleuve alliant tous les fleuves

Balayant les chagrins, rallumant les yeux?

Soudain la Terre reprit visage de terre

Et la Salive fut douce dans toutes les bouches :

A la place de la Menace,

Une grande permission accordée à la PLUIE !

En ce temps-là, il fallait que le ciel éclate

Que le vent invente un heureux naufrage

Que le crime soit oublié : qu?un MESSIE vienne !

Edouard J. MAUNICK
Paris, mars 1983 ? Pretoria, décembre 2006