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Nive ou l?art de nommer l?anonyme (dialogue)

EJM ? Nive, Nive Renaux, nous sommes le 6 décembre 2006, jour de l?inauguration de ton exposition à la Galerie Hélène de Senneville, à la Pointe-aux-Canonniers, Maurice? Pour l?ami que je suis vite devenu, c?est jour de fête. Lors d?un ième retour au pays natal, toujours pas définitif, vous m?aviez annoncé la proximité de cette exposition, tous les deux, Dominique Renaux et toi-même, dès les premiers jours de notre compagnonnage. Pour lui, ambassadeur de France à Port-Louis, de surcroît fin bec de la plume, pour moi écrivain créole francophone, pour toi peintre de souche malgache, pour moi poète mauricien : la francophonie d?une part et l?insularité de l?autre ne pouvaient que nous être propices? De ce fait, cette inauguration nous donne à tous les deux, surtout à toi, l?artiste à l?ordre du jour, l?occasion, non pas de parler peinture, ce qui ne serait que loisir de jaboter verre en main et samoussa entre pouce et index, mais d?explorer ensemble, le temps d?un dialogue, à bâtons rompus, sans rênes ni préalables, en totale liberté, une passion à la fois unique et atomisée nommée peinture?

J?ai fait connaissance avec des tableaux que je voyais pour la première fois ? était-ce délibéré de ta part que j?abordasse tout le voyage d?une traite, sans en même supposer ou deviner ou imaginer les ports, les étapes ou les arrêts ? J?ai vite banni ce détail devant ce qui m?a semblé évident au bout d?un premier tour de l?oeuvre exposée : je n?y ai pas trouve de ligne droite, à peine ici et là, comme une absence involontaire? Sitôt qu?une ligne commence à s?étirer, elle continue en formes et surtout en courbes?

Nive ? J?ai entendu dire quelque part que l?art, c?était comme une flèche que l?on décoche dans le noir? Pour la cible, la trajectoire n?est donc pas aussi simple, je ne le crois pas? mon idéal serait d?arriver à une ligne droite noire cible? mais cible, je ne sais pas qui c?est au juste.

EJM ? à écouter Nive, je me retiens très difficile d?évoquer son identité établie selon ses propres mots : ?Je suis Nive Renaux? Née à Morondava, un tout petit port de pêche au sud-ouest de Madagascar.. Là vit la tribue des Vezo qui sont appelés les rois de la mer? Je revendique ce lieu de naissance, alors que mes parents sont des hauts plateaux, mais j?aime beaucoup cette idée de mer?? Oui, je me retiens de lui crier : ?Mais si. Tu connais la cible puisque tu as l?art d?animer l?ombre et de nommer l?anonyme. Cé ki to koné ki koté la mer (C?est que tu connais le lieu de la mer), ce sont les Vezo qui te l?ont confié. Tu as vécu parmi les rois de la mer. Quoi de plus naturel que les lignes dans ta peinture épousent courbes et mouvements : les vagues Nive !? les vagues dans leur ininterrompue chorégraphique??Et, emporté, je me laisse surprendre par telle autre constante de son oeuvre : le vert? Une couleur chantée sur tous les tons. Prépondérance du vert. Par exemple dans le tableau n° 2 : ??sous le manguier? où le vert semble sourdre d?abord d?un brun indéfini, pour se prolonger en un bleu esquissé léger, puis enfin exploser en un vert tendre de pleine lumière. Un vert incendie horizontal, arbre sans racines, mais porteur de branches pour allumer le ciel?

Nive ? C?est beau ce que tu dis? Et c?est le poète que tu es qui parle? Je trouve d?ailleurs que la peinture et la poésie sont complémentaires?

EJM ? ?pardon de te contrarier, à demi seulement, que peinture, poésie, musique, danse, etc? soient des arts qui se complètement c?est sûr, mais qui sont d?abord de même rang, de même sang, parce que tous nés de l?émotion. C?est ainsi que je le sens et le vis? Au hasard de cet universel, le tien précis, en 18 tableaux ? je dis bien universel, pour moi plus vaste que l?univers en hâte coincé vocabulairement ? je m?attarde longuement, pour de même longuement y revenir? Autre sésame à déclore : le tableau n° 4 : ?Peinture, deux modèles en plein air?, et voilà que d?instinct s?impose le prosodire, discipline de création de mon cru et qui correspond à une respiration près à mon travail tant oral qu?écrit? voilà que je cède, en secret, mais à haute scansion, en anglais ? a high silent throbbing ? de sept fois sept syllabes :

trois femmes couleurs coeur battant

la première de dos à l?ouest

d?un eden sans poussière d?or

la seconde traits anonymes

à l?est creux d?un nu visage

la troisième dessine des rêves

qu?elle abrite dans ses entrailles

Trinité du peintre, deux modèles, plein air comme l?intitule l?artiste. Et je ne cesse, aujourd?hui encore, au moment où je rédige ces lignes qui ne sont pas oeuvre de critique pictural, je l?ai déjà dit et je le repète, je n?en ai ni l?ambition ni les moyens, je ne cesse donc, tour à tour de plonger et de remonter à la surface. Moi soudain Vezo-parolier-de-la-mer. Heureux liseur de songes et de rêves d?être que, toi Nive, enfant de La Grande île, me donne à reconnaître. Les voyages t?ont universalisée, et tu t?accordes maintenant à traduire au crayon, au fusain et au pinceau, quand ce n?est pas au doigt (n?est-ce pas, amie ?)?

En fin de ce rendez- vous avec Nive et sa peinture, j?aimerais que nous retrouvions la matière matricielle qui a déclenché le travail de l?artiste de la force du fragile qu?elle incarne et je pense à Antaimore?

Nive ? Antaimore, c?est le nom d?une tribu qui fabrique un papier à partir de l?arbuste avoha, papier qui était utilisé à une époque très très ancienne pour transcrire les textes sacrés. Avec le temps, il a fini par être d?un usage plus quotidien, plus ordinaire? Il est très difficile de trouver ce papier à l?état vierge. J?ai été obligée d?aller à Madagascar pour m?en procurer auprès de personnes qui le fabriquent de génération en génération.

EJM ? Madagascar, Morondova, Vezo, Antaimore, Avoha, appartiennent aujourd?hui à notre universersel pictural, parce qu?un jour, au hasard d?un nomadisme utile et agréable, Nive, une artiste malgache que le partage pluralise à l?infini, est venue en terre mauricienne, pour nous combler du bohneur du donner à voir cher à Eluard. Désormais la tutoyer nous ennoblit? Veloma tompko Nive !

Edouard J. MAUNICK
Floréal/Pretoria, décembre 2006

■ Antaimore : tribu qui fabrique du papier? utilisé pour transcrire les textes sacrés.