Archive

Ma folle passion des livres 2

La semaine dernière, en même lieu et place, je me suis lancé dans le récit de ma passion des livres que je qualifie de folle, ne trouvant aucun mot qui saurait identifier à la fois l?attention et la frénésie dont je suis l?objet soumis et reconnaissant sitôt le livre évoqué? Ce qui m?a fait revivre, dans la même respiration, l?épisode de l?acquisition de mon tout premier livre. Épisode dont le bon vieux monsieur Sénèque, libraire de son état, dans un Port-Louis de toutes les entreprises, élément-pivot ayant permis que se déclenche et se pérennise ma folie des livres née avec la lecture?

Du coup, que j?ouvre Mémoriales, sans trop de pati pata, sur la liste de mes ?uvres préférées, quoi de plus naturel. Tous les journalistes, critiques et autres chroniqueurs littéraires de France et de Navarre, donc de Maurice et de Port-Louis, dans la panoplie de leur curiosité bien naturelle, ne sauraient omettre de poser à tout écrivain exposé aux questions, celle de mes préférences en littérature. J?ai, comme qui dirait, pris les devants et vous déclarer les miennes?

?Sachant que
(l?express)? aura
sauvé une part de la
petite grande histoire
de chacun de nous.?

Mais avant de vous aligner la suite de la liste entamée la semaine dernière, une chose m?est remontée à la mémoire, en ligne directe avec le livre, objet de tant de récits? Mon père était grand joueur de dominos devant l?éternel, et au pays, il était loin d?être une exception ? je pense que le phénomène n?a pas beaucoup changé depuis, si to prétan ki zoué domino na pa intéréss twa ditu, sa vé dirr ki pu twa dan fami culu to pa koné ki vé dirr brokétt, éne dézavantaz pu twa si to bizwin kulutt foto to gaté dan to salon, u byén zimaz bondié dans to la sham akucé? Fermez le ban !? Mon père donc, organisait des parties de dominos chez nous, à notre domicile de la rue Barthélemy, face la Croix de Mission de l?Eglise Immaculée Conception. Une longue maison en bois et bardeaux bordée des deux côtés de nombreux grands arbres, parmi lesquels des manguiers et un sapin argenté dont les branches touchaient presque le bord de la fenêtre de la chambre des garçons rarement fermée l?été. Maison remplacée depuis par une grande demeure en ciment. Ne dire que seulement cela de cette chambre de garçons serait trahir l?esprit même des Mémoriales que j?ai fondées, en accord avec le principe jamais convenu comme tel entre l?express et moi, mais auquel je m?abandonne, reconnaissant que je suis de la liberté accordée, sachant que ce journal est aussi un lieu de mémoire qui, dans un avenir proche ou lointain, peu importe, aura sauvé une part de la petite grande histoire de chacun de nous. Car, sans aucune velléité de se scotcher à tout prix au passé, de s?attarder à l?ubac de la nostalgie au détriment de son adret le plus fertile, nombreux sont toutefois celles et ceux que qu?hier continue d?enchanter. Et je revendique le droit d?en être? J?y reviens pour l?anecdote, mais cette dernière est-elle si secondaire que ça !? Je revois cette chambre des garçons restée ouverte l?été, et pas seulement, pour dire qu?elle était, en majeure partie, meublée d?un grand lit à baldaquin, aux colonnes légèrement peintes de motifs floraux d?un vert que le temps avait atténué. Le sommier en bois : des lattes, toutes latérales couraient de la tête au pied du lit. Un lit où dormaient tête-bêche, les trois garçons de la famille : mon cadet, mon plus jeune frère et moi-même, l?aîné (deux autres viendront, mais plus tard). Un lit régulièrement transformé en champ de bataille à chaque tombée du jour? Détail qui vaut son pesant de souvenirs : dans cette même chambre, plus bas que le grand lit de baldaquin, mes parents avaient aménagé assez d?espace pour un lit collégien où couchait ma grand-mère Sarah. Je passe les rincées de coups de bâton de mouroungue qu?elle nous réservait, en retour de nos séances de pugilat sur canapé baldaquin, une fois que nous commencions à nous assoupir, pour me laisser envahir par Sarah du jour et de la nuit, un livre, des pages d?un prosodire que je me promets de finir en hommage nu et vrai, à un être qui hante mon travail d?écrivain jusqu?à plus encre des cartouches de mon stylo Pilot ou de Canon BCI-10 Black de mon laptop? Un dernier détail qui associe notre petite grande histoire, le grand lit à baldaquin et Sarah : c?est elle sans doute, au prix de mille sacrifices, qui fit venir par bateau, des Galeries Lafayette de Paris, la robe de mariée et le fameux lit à colonnes, en cadeaux de mariage à sa fille unique, née d?une union qui ne fut pas une? mais cela est un chapitre de l?histoire de Sarah du jour et de la nuit que vous lirez une autre fois. Le dernier détail en question, c?est aussi le rappel d?une époque de notre île, de ses m?urs, de ses fêtes et de ses défaites que Mémoriales tient en réserve pour que rien ne soit vécu en vain :

?Ma grand-mère Sarah est morte en état de péché aux premières heures d?un samedi matin. La veille, le vendredi, elle avait mangé de la viande, ce qui, selon les dix commandements de l?Eglise, la rendait passible d?une longue peine au purgatoire.

Une fatalité aveugle envahit Liline, ma mère, déchirée entre sa foi chrétienne bien ancrée d?une part et prise dans les rets d?une superstition tenace héritée de Sarah d?autre part. L?âme de cette dernière allait errer on ne sait pour combien de temps dans une contrée inconnue. L?abbé L?, au nom caressant d?oiseau, n?avait pas cessé de le répéter, entre autres clauses sévères, à ses ouailles, les prévenant contre toute consommation de viande le vendredi, jour de tous les dangers. Mais à soixante ans, âge à l?époque considéré comme avancé, la santé de Sarah ayant un peu décliné, elle avait, pour le repas du soir, succombé au fumet d?un bouillon de b?uf que ma mère, sa fille, avait préparée dans le but de la réconforter. Et voilà que quelques gorgées qu?elle avait avalées lui avaient valu la géhenne intermédiaire du purgatoire? (Extrait de Sarah du jour et de la nuit, Edouard J. Maunick, Inédit)

À suivre?

Pretoria 25-26.11.06
Edouard J. Maunick