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Ma dette envers Marcel Cabon?

à Serge Cabon

?Cabon, Marcel Cabon : un écrivain de grand talent, un journaliste vrai bec de la plume (1), un bel ouvrier de la langue française à l?oral comme à l?écrit, un polémiste caustique sous des dehors de bon bougre, un conteur né, un romancier fidèle à sa terre et ouvert à l?autre? Oui, Cabon c?est tout cela certes, mais pour moi et pour toutes celles et ceux qui l?ont connu de près, Cabon c?est une âme? Qu?est-ce à dire sinon que pour moi, le mot réunit à la fois l?esprit, la fonction d?être et le génie de faire. En d?autres mots, je dis que Cabon est une présence : il est : je ne saurai jamais parler de lui au passé. Et chaque fois que je l?invoque, c?est autant pour parler de lui que pour parler avec lui? Lui parler de notre longue amitié. Des années où il m?a enrichi de ses propres richesses, me faisant découvrir les écrivains qu?il lisait, les poètes surtout. Mais pas seulement : les années au creux du Ward IV de Port-Louis pour dire des rues et de coins de rue, des jardins, des carrefours et des lieux d?accueil où s?écrit la petite-grande histoire d?une île nôtre et dont nous pillons l?héritage avec passion? Je dois à Marcel Cabon plus que je ne saurai lui rendre?

?Cabon c?est
une présence.
Il est. Je ne saurai
jamais parler
de lui au passé.?

?Comment mesurer la découverte que je lui dois de Paul Eluard, d?Aragon, de Federico Garcia Lorca, dans l?original espagnol, et surtout de Milosz, pas Czeslaw qui obtint le Nobel de Littérature en 1980, mais son oncle Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz dit O.V. de L, poète lithuanien de langue française et dont le poème La Reine Karomama a beaucoup marqué Cabon au point d?écrire Kélibé Kéliba dans la même atmosphère et non par pur mimétisme comme on l?a vite et trop vite jugé? Avant-hier dans le temps, sous sa varangue vitrée de la rue Labourdonnais à Port-Louis, écouter Cabon dire de mémoire de larges bribes des Symphonies de Milosz, c?était comme me sôuler d?une liqueur océane dont je découvrais le vertige heureux en même temps que m?assaillait une étrange anté-mémoire ; et pourtant c?était bien la première fois que j?entendais et écoutais, dans la bouche de Cabon La berline arrêtée dans la nuit qui se termine ainsi : ?(?) La lune regardait à travers le jasmin. / C?était jadis. / J?entends un pas au fond de l?allée, / Ombre. / Voici Witold avec les clefs (2).?

C?est vrai, pour Milosz comme pour certains autres poèmes de même frappe, je détiens les clefs d?une anté-mémoire dont je refuse l?aliénation?

?Mais revenant à Marcel Cabon, je suis heureux du travail qu?a fait sur lui et sur son ?uvre Aslakha Callikan-Proag. Qui se livre à étudier sous toutes ses coutures la critique de l??uvre de Cabon ou plus simplement à relire Namasté (3) ou Brasse-au-Vent (4) ne saurait passait à côté de Rêve et Réalité (5) de cette passionnée d?une ?uvre qui additionne romans, poèmes, nouvelles, chroniques, contes, cahiers de souvenirs et autres biographies dont celles de Sir S. Ramgoolam, de Rémy Ollier et Laurent-Rivet. Lorsque j?emploie le terme passionnée à votre endroit, chère Aslakha Callikan-Proag, je m?exige à faire ce que Cabon fait le long de son ?uvre : trouver le mot juste. J?ai lu avec grand intérêt le résultat de l?immense attention que vous prêtez à un auteur à qui on n?a pas toujours rendu justice. Et je vais avouer de quoi chagriner quelques-uns, j?en assume toute la responsabilité et j?invite tous ceux qui se sentiraient morveux à se moucher en conséquence : c?est bien mauricien que d?oublier les mérites des gars du cru, de l?enfant du sol natal et de se contorsionner sans réserve, à saluer jusqu?au torticolis le premier outremerien débarqué? Jetez un coup d??il sur la livraison pléthorique des éditeurs chaque année, il vous faudra une loupe pour trouver l?équivalent d?un Loys Masson, d?un Jean-Claude d?Avoine ou d?un? Marcel Cabon, pour ne pas parler des vivants. Je suis persuadé que votre travail a dû renouveler l?intérêt pour l??uvre et pour l?homme Cabon et que ce dernier sera, de ce fait, davantage et mieux lu. Merci pour toute la littérature de notre pays?

À propos, dans Brasse-au-Vent, j?ai été positivement frappé par la richesse du vocabulaire de Cabon qui, loin de jouer au connoisseur ou au précieux, accuse une bagatelle de près de 400 mots que nous qualifierons de peu ordinaires, à raconter une histoire sur fond de mer et de marronnage. Pour vous mettre l?eau à la bouche, jouons à identifier quelques mots que Cabon affectionne particulièrement, et que le vent brasse :

ajoupa : cabane de branches et de feuillage ? catacata : coquette (kréol ou bantou) ? déchicoté : déchiqueté, tailladé ? fesse-pinte : ivrogne ? herbeiller : paître l?herbe ? jeter sa gourme : faire ses premières folies ? longaniste : sorcier (du terme l?onguent) (kréol) ? moutouc : espèce de larve, asticot (kréol ou peut-être africain) ? roquentin : vieillard ridicule qui veut jouer au jeune homme ? touctouc : (pé férr touctouc av moa) : il cherche à me tirer les vers du nez en tournant autour du pot (kréol ou français dialectal)?

?J?aimerais, avant de terminer cet hommage à l?un de nos écrivains les plus doués, lire un court extrait de sa manière de proposer un portrait d?un de ses aînés que nous aimons et respectons tous : Raoul Rivet : ?Derrière ces paperasses, dont l?échafaudage me parut des plus fragiles, je vis ce qui devait me donner l?une des plus violentes émotions de mon adolescence : la chevelure de Raoul Rivet. Rien que la chevelure. Mais toute la chevelure. Je le jure : j?en fus comme hypnotisé. Dieu, qu?elle me parut nombreuse ! Et comme après l?étonnement je devais l?admirer??

1. C?est ainsi que signait le journaliste et écrivain André Masson. 2. O.V. de L. Milosz, Poésies I, Ed. André Silvaire, Paris, 1960. 3. Namasté, Marcel Cabon, Le Cabestan, Port-Louis. 1965. 4. Brasse-au-Vent, Marcel Cabon, Ed de l?Océan Indien, Rose-Hill. 5. Rêve et Réalité, Aslakha Callikan-Proag, Publication ACP, Port-Louis, 1982. 6. Cahier Deuxième, Souvenirs d?Enfance, Marcel Cabon, Ed. Le Printemps, Maurice, 1998.

Pretoria, le 7 août 2006
Edouard J. MAUNICK