Archive

L?enfance serait-elle aussi malédiction ??

Que de fois, ici même, n?avons-nous pas évoqué l?enfance, saison des premiers regards de soi-même, sur soi-même, sur les autres et sur le monde ? Saison où l?on enregistre tout sans avoir besoin de calculer. Instinctivement. Saison du bon et du moins bon, propice à l?étonnement, voire au miracle. Et bien rares sont les poètes de tous les horizons et de toutes langues que l?enfance n?inspire pas. Ils sont quasi inexistants? Pêle-mêle des noms me sautent à la mémoire, tel le Guadeloupéen, Saint-John Perse :

?Enfance mon amour, n?était-ce que cela ?

Enfance, mon amour, il n?est que céder?

Enfance, mon amour, j'ai bien aimé le soir aussi??,

des mots en apparence simples, dont le sens, pourtant, côtoie la confidence, le secret, parce que narrant une histoire, peignant une situation loin d?être banales, hors toute sourde volonté d?organisation. D?où la valeur instinctive de ?la saison d?enfance ouverte sur le miracle?. En fait, l?enfance conditionne certes le présent, mais c?est souvent elle aussi le socle, solide ou fragile, sur lequel reposent les années à venir de l?adolescence, de la jeunesse, de l?âge adulte et de tout le reste? L?enfance comme le raconte le Chilien Pablo Neruda :

?Mon enfance voyagea de gare en gare

les rails, les châteaux de bois neuf,

la maison sans ville, à peine protégée

par les animaux et les pommes au parfum indicible??,

j?y retrouve comme un accent de notre confraternel Marcel Carbon, dont son beau poème Selma, entre autres, se déploie ?dans l?odeur des pommes de la grange, et du fournil?, et qui emprunte même allure que Neruda lorsque, de nouveau, l?auteur du Mémorial de l?île Noire, invoque l?enfance, l?âge où naît la poésie :

?Et ce fut à cet âge? / La poésie / vint me chercher / Je ne sais pas, je ne sais pas d?où / elle surgit, de l?hiver ou du fleuve. / Je ne sais ni comment ni quand / non, / ce n?étaient pas des voix, ce n?étaient pas / des mots, ni le silence : une rue me hélait, / des branches de la nuit / soudain parmi les autres, / parmi des feux violents / ou dans le retour solitaire, / sans visage elle était là / et me touchait.? (Mémorial de l?île Noire, Gallimard, 1970)?

Et je m?applique à encore m?attarder à l?enfance comme je l?ai toujours pesée, évaluée, balisée. Mi-volontaire mi-éperdu, je cherche et trouve à cet âge fécond d?entre les âges, une étrange illimitation qui ne serait pas nécessairement folle. C?est que je plaide pour la beauté de l?enfance. Et je prends à témoin le Gallois Dylan Thomas que je ne cesse de lire et relire, tantôt dans l?original anglais, tantôt comme adapté en français par Hélène Bokanowski. Le délire, il faut bien qu?il en naisse, allume dans la sombre et réductrice menace du temps présent, de bienfaisantes torches. Ave ! Dylan Thomas quand tu écris :

?Je vois les enfants de l?été dans leurs mères / Bouleverser le climat de leurs entrailles musclées / de leurs pouces de fées départager la nuit et le jour / Au plus profond du sein ils blasonnent de leur digue / De quartiers de soleil et de lune / comme le soleil peint sur la coque de leurs têtes.? (Dylan Thomas, Je vois les garçons de l?été. Ed. Pierre Seghers, Paris 1962.)

?Mé ki kalité
l?enférr la térr
pé dévini ??

J?abrège ici, à dessein, cette citation pour que n?intervienne pas une suite qui changerait peu ou prou son impact, dans le contexte précis d?une exaltation de l?enfance?

Et dire que je croyais ferme que c?était ?la clé d?un monde de lumière?.

(O. V. de L. Milosz). L?enfance et rien que les maillons d?une chaîne relativement longue. Années d?une mémoire peuplée d?instants qui me reviennent parfois uniques parfois en foule et qui me font me retrouver tel qu?en moi-même heureux je les ai vécus.

Oui ! Je croyais? Mais voici que de Pretoria la bleue, en folle floraison des jacarandas, un titre, en gros caractères, à la une d?un quotidien local, m?incendie les yeux, me tourneboule la vue jusqu?au vertige. Lisez plutôt, et je traduis :

Pourquoi des enfants violent d?autres enfants ?

et en sous-titre, à peine moins étalé :

L?horrible statistique des violences indécentes

Mon sang bat la chamade. Tout de go mon kréol natal me remonte de mes tripes et je m?écrie : mé ki kalité lenférr la térr pé dévini ??, en piétinant le journal comme si le fait de m?en prendre à un morceau de papier imprimé pouvait quelque chose contre une pitoyable actualité? Vous comprenez maintenant la raison de mon souligné recours à la part lumière de l?enfance : je luttais contre l?horreur ! Dans un pays à peine sorti de l?innommable épreuve de l?apartheid, gravement frappé par le sida ? 1 934 304 victimes à la date du 18 octobre de cette année ?, mais dans un beau pays quand même, voilà que sévit le spectre d?une violence sexuelle à mettre sur le compte des enfants. Sans vouloir me complaire dans une quelconque morbidité, je cite la presse : ?Chaque jour, à travers le pays, un nombre de 82 enfants sont traduits en cour, accusés de viol ou d?attaques indécentes contre d?autres enfants. Le nombre a doublé par rapport à l?année passée. La police, les magistrats, les sociologues, les activistes des droits de l?enfant estiment qu?entre 25 et 43 % des délinquants sexuels et des criminels usant de violences sont les enfants eux-mêmes. Certains âgés de 6 ans. (?) Ces derniers 3 mois, dans le Gauteng et au Kwazulu Natal, trois enfants ont été poignardés à mort par d'autres enfants, et à Mabopane, un bambin de 18 mois a été brutalement assailli par deux garçons de 11 ans. (?) Une énorme proportion des enfants déclarent que les abus sexuels dont ils sont l?objet sont inspirés par la Télévision. Coupables : certaines scènes de la série télévisée The Bold and the Beautiful et les films porno diffusés dans la nuit par la chaîne eTV.?? Je vous fais grâce du reste de l?abominable liste d?autres perversités affichées par les enfants d?un pays pourtant loin d?être le plus misérable de l?Afrique.

J?ai longtemps hésité à vous offrirf une image sans doute par trop crue et cruelle de notre siècle. Mais qui de nous a le droit de se voiler la face quand, pas si loin de Maurice, l?aventure humaine tourne au pire ?

Pretoria, 1-2 novembre 2006
Edouard J. MAUNICK