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Kabri Missié Seguin (1)

? nous sommes en 1976, je vais avoir 25 ans, et dans les murs de l?école du gouvernement de Pamplemousses où je suis 2nd grade teacher (instituteur de 2e classe), j?enseigne à des élèves du sixth standard (de la sixième). Il arrive que certains vendredis après-midis, en accord avec le maître d?école, je profite de la proximité du Jardin Botanique ? n?ayant que la grand-route à traverser ? pour conduire la trentaine de filles et de garçons de ma classe sous les arbres pour un cours oral de lecture et de récitation. L?initiative que je prends d?ainsi comprendre mon métier n?est pas du goût de tous mes collègues. Je ne m?y attarde pas trop ayant réalisé que mes élèves eux en sont satisfaits : ils attendent les vendredis après-midis avec un bonheur certain. Et je pense que ce n?est pas seulement pour le cadeau de l?heure de détente en pleine nature que cela représente. Ils apprécient également l?aubaine d?interrompre la routine cahier-calcul-dictée et autres devoirs à rendre sans faute le lundi matin. L?inattendu qu?ils découvrent fin de semaine après fin de semaine est comme une récompense des efforts consentis ailleurs. Bref, ils partagent l?appétit avec lequel j?aborde le rituel hebdomadaire de la saynète, du conte, de la fable, etc. ?

? le hasard veut que la garde du riche Jardin Botanique de Pamplemousses (classé 5e du monde dans sa catégorie) soit placée sous la responsabilité de Monsieur Boulka, père de deux de mes élèves. Nous voilà donc sûrs de n?être pas importunés par d?éventuels visiteurs qu?il dirige volontiers vers les nombreux autres lieux dignes d?intérêt du Jardin : le fameux bassin de nénuphars, un spécimen du talipot qui fleurit tous les cent ans, le Château de Mon Plaisir où vécut le gouverneur Poivre, ainsi de suite?

? mais ne voilà pas que cette fin de semaine là, il se met à pleuvoir au point que nous sommes obligés, élèves comme instituteur, de rester dans l?enceinte de la salle de classe. Devant la triste mine des trente élèves qui ne cachent pas leur déconvenue, je me trouve dans l?obligation de réagir comme il se doit? Et c?est là que je me mets à leur raconter une page, sans doute la plus célèbre d?entre les belles pages de l??uvre d?Alphonse Daudet : La chèvre de Monsieur Seguin. Avec la différence que pour mieux en saisir les détails et le sens, je le fais, d?abord en créole mauricien bien cru, en mettant l?accent sur les sous-entendus les plus subtils, quitte à y revenir par la suite, en français? C?est une fête. La grande fête d?offrir sous cette forme, à des adolescents avides de nouveautés, le récit que Daudet avait dédié à M. Pierre Gringoire, ?poète lyrique à Paris?. Et je démarre :

?Zamé Missié Seguin finn éna okenn sanss avek so bann kabris ! Li perdi zott énn par énn dan memm istill : énn gran matin zott kass lakordd zott buré?? Oui, M. Seguin n?avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres?

? A peine ai-je planté les décors, qu?un monsieur pénètre en trombe dans ma classe. Je reconnais tout de suite pour l?avoir vu opérer dans des conditions analogues, à l?école de Goodlands où je travaillais avant mon transfert à Pamplemousses. Portant chemise et short kaki, chaussettes de même couleur tirées à mi-cuisses, style militaire, très british, c?est M.S?, directeur de l?Education en poste à Maurice. Sa marotte : surprendre l?enseignant en plein travail , parfois en enjambant la fenêtre. Cette fois, toujours sans prévenir, il débouche dans ma classe flanqué du maître d?école et, faisant fi de toute forme de présentation, dare-dare, il me lance : ?What are you presently doing, teacher?? Sans me démonter, je lui fais part de mon activité de consacrer la dernière heure du vendredi après-midi à l?enseignement oral d?un conte, d?un récit et autre fable, et que par souci d?efficacité, je le faisais d?abord en langue créole pour ensuite passer au français ou à l?anglais, c?est selon? Visiblement agacé, il m?a soudain coupé en me fixant rendez-vous pour le lendemain, le samedi matin, à neuf heures à son bureau de directeur de l?Education, à Rose-Hill. ?I?ll tolerate no excuse whatsoever, teacher. You better be there on time, teacher!? Pour toute réponse, j?ai discrètement mais fermement claqué les talons : ?Yes, Sir. I?ll be there, Sir. For sure, Sir!? pour toutes les fois qu?il avait rappelé mon pôvre statut de teacher de seconde classe. Il n?y a pas à dire, les hostilités étaient bel et bien réelles entre Mister S? et moi. Le lendemain, à neuf heures pétantes, le pion de service m?a ouvert la porte de son bureau. Sans mot dire, j?ai posé une enveloppe sur sa table et toujours sans un mot, je suis sorti illico, ne me souciant guère de sa réaction, ni de celle du pion qui n?avait manifestement rien compris de mon passage en coup de vent.

Le lundi matin, je n?étais plus instituteur d?aucun niveau, d?aucune école, d?aucune classe du département de l?Education de mon pays. Vous l?avez deviné : la lettre que j?étais venu déposer à l?intention de la plus haute autorité du département de l?Education disait ceci : ?Compte tenu de la politesse avec laquelle vous avez daigné traiter l?instituteur de deuxième zone que je suis à vos yeux, je vous donne ma démission avec joie. Goodbye, Sir!?, le tout en français sauf pour la formule finale. Fermez le ban !? Le reste de ma carrière est une autre histoire. Pour l?heure, ce qui importe c?est La chèvre de Monsieur Seguin? Je regrette de n?avoir pas pu, ce jour-là, raconter jusqu?au bout l?histoire de la brave artiodactyle, comme écrite par Alphonse Daudet. Mais je suis sûr que la totalité des trente élèves que l?histoire concerne est depuis, d?une manière ou une autre, au courant du conte, vu son immense popularité. A propos, j?aimerais savoir ce que sont devenus les frères Boulka. Si jamais il leur arrive de lire ces lignes dans la suite des Mémoriales, qu?ils me fassent un petit signe via l?express, on ne sait jamais?

... nous sommes en 2006, il y a certes d?autres raisons aussi pertinentes que d?évoquer ici La Chèvre de Monsieur Seguin après tant de longues années. Je vous les donnerai lundi prochain, foi de Blanquette, la téméraire... (à suivre).

Edouard J. MAUNICK
Prétoria, le 25.08.2006