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Je dis Liban et j?entends désastre...

...la géographie nous fait rêver tout en apprenant l?existence de pays souvent bien différents du lieu où nous sommes nés. Au collège Bhujoharry, sous la houlette éclairée d?Alex, s?est formée toute une génération d?éléments aujourd?hui encore à l??uvre dans les diverses disciplines de la vie mauricienne. Pour ma part, au cours de mes premières années du secondaire, l?heure de la période de géo venue, mon attention était soudain plus vive. Oubliant le détail moins commode de l?application à dessiner des cartes, à trouver l?emplacement de telle capitale ou autres villes importantes, à reconnaître les contours de régions selon leurs propriétés physiques, à suivre le tracé des fleuves, rivières et autres affluents, bref, à se familiariser techniquement avec le pays au programme, s?ouvrait un autre moment. Celui de la découverte d?un univers riche en surprises. J?écoutais avide le récit des endroits nommés ? davantage l?histoire que le côté purement géographique ? ne sachant pas encore combien, plus tard, les deux notions se relieraient et s?entremêleraient?

?Comment ne pas de nouveau évoquer Monsieur Arékion? Un être généreux qui revient, toujours à la bonne heure, frapper à la mémoire, nous léguer la meilleure part de son savoir qui nous éclaboussait. J?ignore s?il est encore de ce monde, si c?est le cas, qu?il sache combien il a opéré de magie dans ma vie de collégien. Une fois par semaine ? hélas ! si peu ? les 45 minutes de la période de géographie, Monsieur Arékion, sans jamais ouvrir un quelconque manuel, sans déplier de sa carte savante, de mémoire, nous propulsait, une fois au c?ur du Canada avec ses dix provinces, les nommant avec un sourire complice lorsqu?après Manitoba à la consonance presque créole, arrivait Saskatchewan qu?il fallait prononcer Saskatchoune, une autre fois, nous proposant l?Amérique Latine en sautant de port en port : Caracas, Buenos Aires et surtout Valparaiso (Vale of Paradise), une autre fois encore, nous racontant l?Egypte et les pays voisins d?Asie donnant sur la Méditerranée? C?est cette fois-là qu?il a nommé le Liban? Qui avant lui et en quelles circonstances avais-je entendu le nom de ce pays ?? Aujourd?hui encore je cherche sans trouver de réponse exacte. Mais je sais que quelque part le nom accompagnait ? je ne saurais pas le dire autrement ? oui, accompagnait ou s?accompagnait du mot cèdre. Cèdre du Liban? Curieux moment où adolescent, étant très attaché à mon père, je le suivais un peu partout, ce qui me permit de rencontrer bon nombre de ces amis. Parmi ces derniers un personnage imposant par la taille et par la voix : Monsieur Lavictoire, inspecteur de police. Je buvais ses propos pour moi teintés de mystère, sans doute à cause de son statut de Chef du bureau des détectives? Une fois, je me souviens comme si c?était hier. On était chez un familier de mon paternel, organisateur tous les samedis après-midi, d?épiques parties de dominos. Il y avait dans la pièce, sous la tablette supérieure du meuble portant l?impressionnant poste de radio ? la télévision n?existait pas encore ? des rangées de livres dont les deux tomes d?une édition du Larousse Universel. Pour moi une aubaine !? En attendant les retardataires de la sacro-sainte partie de domino qui se prolongeait souvent au-delà de dix heures du soir, je feuilletais avec difficulté mais intéressé à mort les lourds volumes, m?arrêtant aux illustrations et m?attardant à des mots que je trouvais beaux mais dont j?étais loin de comprendre le sens? Monsieur Lavictoire que je savais aussi être un fin intellectuel, s?étant penché sur le mot Liban sur lequel je séchais m?a donné des explications : ?Tu sais, le Liban, c?est un pays célèbre pour ses cèdres centenaires qui y poussent comme le flamboyant de Maurice, mais qui ne vivent pas aussi vieux??

?C?est comme
si je portais le
Liban dans ma
propre chair??

?Bien des années après, invité à Beyrouth pour une remise de prix littéraire, j?ai eu le bonheur de parcourir à loisir le Liban, guidé par la regrettée Nadia Tuéni, une poétesse dont l??uvre féconde se lit comme une conscience ouverte aux palpitations de son pays certes, mais également du tout monde. Ma dette envers elle et envers sa patrie ne sera jamais reportée ni tout à fait remise. C?est comme si je portais le Liban dans ma propre chair. Et dans Beyrouth, au pire de son martyre, je n?ai pu que recourir qu?à la prière du païen que je suis devenu, ayant trop mal au monde? pardon à toutes celles et à tous ceux qui croient, je les respecte, mais :

?? dans Beyrouth se lézarde / un soleil langagier / les mots agenouillés / n?ont de sens que la cendre / des enfants vagabonds / chorégraphient la guerre / en marelles plus cruelles / que de vraies mises à mort /une femme me demande / de quelle lignée je suis / pour ressembler ainsi / à son fils calciné / je n?irai plus nulle part / regarder les nuages / sans lire dans ses yeux fous / la blessure de la pluie / elle est morte ma s?ur / qui avait nom Nadia / la colline incendiée / soudain n?est que fumée / dans Beyrouth la béante / tous les oiseaux se cachent / la mer est oubliée.? (EJM, Paroles pour solder la mer, Gallimard)

? Le monde est ainsi défait qu?il faille refuser qu?il s?effondre, c?est que les artisans de la mort ne chôment pas. Les poètes n?ont jamais gagné de guerre parce qu?ils ne savent pas en faire. Mais (pour encore citer Césaire), ils ont paraît-il, des armes miraculeuses?

Hier, c?était Beyrouth, plus près d?hier, ce fut Cana : l?horreur accomplie? Un ami poète, le Tunisien Tahar Bekri, également attentif aux bruits et à la fureur, m?adresse un poème Liban, ma rose noire dont il me (nous donne, lecteurs de l?express) la primeur du fragment suivant :

?Ils redoublent de férocité / Et crient aux cèdres / Nous sommes les bâtisseurs de vos cauchemars / Coupeurs de routes / Coupeurs de ponts / Démolisseurs d?aéroports / Brûleurs de vos réserves / La farine est notre ennemie / Votre pain poudre pour notre canonnière / Nous mettons l?aire à genoux / Le vent à feu et à sang / (?) Nous tuerons la lune s?il le faut / Pour disperser vos cendres / Dans les trous de notre mémoire / Nous prierons Dieu pour ouvrir son Enfer / Croix et croissants pour nourrir nos brasiers??

Pretoria le 14 septembre
Edouard J. MAUNICK