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Je dérape, tu dérapes…

16 avril 2011, 20:00

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Interrogée par une journaliste sur Carlos Ghosn, de Renault, la ministre française de la Formation a répondu qu’elle ne connaissait pas cette chanson, confondant l’entreprise qui se trouve dans la tourmente… et le chanteur Renaud ! C’était cette semaine, sur Canal +. L’an dernier, Rachida Dati utilisait « fellation » pour « infl ation », Brice Hortefeux parlait d’empreintes « génitales » au lieu de « digitales », et avant Navin Ramgoolam,Gordon Brown a, lui aussi, eu des soucis de micros. Alors, que nos ministres se consolent ! Ils n’ont pas l’exclusivité des bévues et des bourdes.


Pour autant, ne rangeons pas trop vite les perles de cette semaine – les « assistés », les « fam », les « obez… enn sel depi lao ziska anba» – au bêtisier déjà étoffé des « souser » et autres « pitin». Car elles ne nous font pas rigoler autant que les maladresses citées plus haut. Si celles-ci, que l’on met sur le compte de l’ignorance ou de l’accident, invitent à une certaine indulgence, rappelant que ceux qui gouvernent sont faits de chair, de sang et de langues qui fourchent, ce n’est pas la même tolérance que nous inspire le discours politique de nos dirigeants.


Certes, il ne faut pas mettre tous les dérapages dans le même panier. Traiter les  Réunionnais d’assistés, était-ce vraiment grave ? Sarkozy leur a bien demandé de « rompre avec les habitudes du passé », d’adopter un nouveau modèle de développement parce que « l’avenir de l’outre-mer ne passe pas par l’assistanat ». La présidente du Conseil général, Nassimah Dindar, n’avait pas bondi alors, et déclarait : « Je retiens du message du président qu’il ne faut pas tout attendre de l’État, que nous devons nous prendre en main car nous avons les capacités pour réussir. » Quand on doit se prendre en main, en général, c’est que l’on se laisse aller. « Pa fer zefor »…


Mais il est entendu que ce que Sarkozy peut se permettre de dire à son peuple,  Ramgoolam ne peut pas se l’autoriser. C’était mal à propos. Quand on vient d’être accueilli royalement par les voisins, quand on vient de découvrir ce que les Réunionnais ont pu réaliser en développement durable, on choisit mieux ses mots. Quand on est Premier ministre, on mesure la portée de ses discours. Cela dit, crier à l’incident diplomatique, c’est un peu fort. Ce n’est qu’une maladresse qui a réveillé une susceptibilité face à un préjugé qui a la vie dure.


Et pour Soodhun, dérapage ? « Fam », au sens d’« homme faible, lâche », n’est-il pas admis en créole depuis 1784 selon le dictionnaire Baker-Hookoomsing ? La « faiblesse » de la femme n’est-elle pas qu’une idée reçue aussi fausse et tenace que la paresse réunionnaise ? Oui, mais nous n’excuserons pas Soodhun. Car dérapage, il y a bien eu. Pas pour la raison que l’on donne, le sexisme de la remarque. Ce dérapage ne tient pas tant au sens du mot qu’à son registre : le dénigrement, la grossièreté, la vulgarité.

Il est de bon ton de dénoncer les attaques contre les femmes. Ministres et députés femmes étaient donc bien inspirées. Mais elles auraient eu un plus grand mérite si elles n’avaient pas laissé s’installer cette culture de violence, si elles n’avaient pas toléré les incivilités qui polluent le débat politique et qui amènent aujourd’hui à l’utilisation de ce « fam ». Tout comme on ne peut pas tolérer « fam », on ne peut pas accepter « bachara » et tout le chapelet de vulgarités que Bhagwan, Jhugroo, Soodhun et consorts se lancent  régulièrement. Sans ces incivilités, le Parlement aurait sans doute été moins « fun » à Mme Deerpalsing, mais il y a certaines libertés qui sont prises trop allègrement.


Ce langage de bas étage est sans cesse dénoncé, sans grand résultat. On en connaît les causes : les rancoeurs passées que nourrissent d’anciens alliés devenus adversaires la configuration de l’échiquier qui pousse à torpiller les relations entre partenaires la structure même du cadre électoral qui pousse aux extrêmes et alimente les chicanes pénibles et vaines une absence d’éducation civique générale une discordance de plus en plus grande entre la technicité des dossiers et la qualité des recrues…


Il y a des raisons de craindre que cela empire. Non seulement parce que les conduites ne sont pas irréprochables et que les affaires troubles se multiplient, mais parce qu’arrive, semble-t-il, la télévision parlementaire. Si la radio a appris au citoyen à structurer son argumentation et à ne pas diffamer, il est loin d’être sûr que la télé apprenne au député qu’on peut se confronter sans s’affronter. Car une large part de la violence parlementaire est attribuable à la guerre pour l’attention. Pour être perçu comme faisant une bonne opposition, pour se faire remarquer, il faut être virulent, donner dans la controverse,
être extrême, bruyant.


Cette dégringolade de la civilité a des conséquences. Si le gestionnaire qui est responsable de donner l’exemple en respectant ses collègues ne le fait pas, il ne faut pas s’attendre à des comportements dignes dans la population. Il n’y a qu’à écouter les assurances qui dénotent un nombre croissant d’incidents sur la route, causés par des automobilistes en colère. L’autre conséquence est la désaffection lente du citoyen pour la question politique, lequel se demande : si les députés ne peuvent pas se parler, si un ministre répond à une question en rappelant le passé trouble de celui qui la pose, peuvent-ils trouver ensemble des solutions à nos problèmes ?


À côté de ces dérapages indiscutables, il y a certaines déclarations qu’on ne saurait trop dire si elles en sont. Car dérapage veut dire « changement imprévu et incontrôlé d’une situation ». Donner son feu vert à un projet environnemental rejeté parce que dangereux, en réponse à un lobby ethnique, est-ce déraper ?

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