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Haïti de ma passion créole

Il importe de lire et relire, avec une sorte d’appétit autant physique qu’intellectuel, les mots de l’écrivain et poète haïtien Jacques Roumain, l’inoubliable auteur de Gouverneurs de la rosée, un chef-d’œuvre de la littérature de langue française dont j’ai dû souvent citer de larges extraits dans les chroniques que j’ai signées dans l’express de Maurice : “Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait natif-natal, et bien on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes…”, et j’ajoute : on en est donc un passionné. Comme je le suis, comme nous le sommes, de notre île Maurice, notre ventre, ainsi que l’écrivait mon regretté frère en poésie Félix Tchicaya U Tamsi, de son Congo natal… Ma passion donc pour Haïti, multipliée à l’infini du fait qu’elle soit créole. À propos, il est plus que temps pour que nous cessions, insulaires que nous sommes, de ratiociner à loisir et à déloisir, sur le terme créole que nous utilisons tous, dans les tropiques, instinctivement, sans aucune idée préconçue surtout, sans besoin d’un sempiternel rappel quelconque d’ascendance européenne ni de stigmate de la Traite. Il y a bien longtemps que nous avons dépassé de telles chicaneries. Le mot créole appartient désormais au vocabulaire insulaire universel. Pour moi – mais je suis persuadé que nous sommes légions – ce mot rejoint d’autres de même ouverture et de même fécondité que zetoal dans lesiel, que ti piman gro piman, que maryaz, badinaz et autres zepis kari : au diable barguigneurs et pète-sec : il y a plus festif à célébrer et plus triste à endurer… Et je reviens à Haïti, à sa devise de précurseur : “Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité” (Césaire) et son histoire souvent en lambeaux. Le bannissement à vie de Toussaint Louverture, de Saint-Domingue, l’ensoleillé aux longs hivers du Fort de Joux (Pontarlier, Doubs), la tragédie du Roi Christophe avant l’assassinat de Dessalines, au xxe siècle, l’occupation américaine suivie du règne meurtrier de François Duvalier dit Papa Doc et ses ‘tontons macoutes’, la misérable succession de son fils Jean-Claude Duvalier baptisé Bébé Doc, une première et brève présidence d’une année de Jean-Bertrand Aristide marquée par l’imbroglio politico – militaire Cédras /Arme américaine /Aristide et fin du premier mandat de ce dernier (1991-1996), les quatre années du mouvement Lavalas Président René Préval, retour en 2000 d’Aristide jusqu’en 2004, bref, controverses en cascade, troubles répétés. Des années de brutalités, d’injustices et de mort, le long desquelles le peuple haïtien, est la première victime exposée à la faim, à la misère, à la maladie, au dénuement, que les catastrophes naturelles viennent aggraver jusqu’à l’absurde. Témoin, entre autres désolations majeures, hier encore, le long et lent calvaire de Gonaïves, blessure béante dont on ignore si elle sera un jour refermée. Haïti comme abonné au pire. Mais aussi, Haïti qui espère encore et toujours ne fut-ce qu’à travers l’entêtement de ses arts et de sa littérature. Je suis allé et je suis retourné plus d’une fois dans ce pays. J’y ai vu des centaines de prostrés, le regard cloué à la boue et à la poussière. Leurs rares murmures et leur presque silence m’ont interdit, comme je l’ai senti dans certains villages en Afrique et en Inde, de penser ou de réfléchir à d’autres misères relatives ailleurs dans le monde. Mais je ne sais quoi de puissant, de gigantesque, d’utopique (peu importe) surnage dans ces moments-là, et qui m’empêche de capoter, de céder tout à fait. Dire non à la mort qui serait démission est une forme sublime de désobéissance au malheur. À Hiroshima comme à Dachau comme au Biafra, j’ai vu de mes yeux les marques indélébiles de l’avènement souhaité du néant (les mots me manquent à mieux le formuler). Mais le néant n’est pas pour demain : l’être humain recèle au plus profond de lui de quoi prévenir l’anéantissement. S’il ne ressuscite pas, il a de quoi survivre, de quoi resurgir. Et puisque nous sommes dans le domaine de la création, pourquoi ne pas invoquer les arts et la littérature.

Aux confins les plus secrets de la planète Terre, sous tous les cieux et latitudes, on ne cesse de découvrir des chefs-d’œuvre qui éternisent le génie de l’homme. L’art défie le temps.

Des millénaires avant Gutenberg, l’oral et l’écriture ont définitivement assuré la présence universelle de la littérature, une valeur qui mérite d’être sans cesse sondée… Le crochet a été sans doute un peu long à opérer, mais nous voilà enfin parmi les écrivains. Les écrivains de Haïti pour remonter à notre préoccupation initiale… Christiane Diop, fidèle vigie de Présence Africaine, m’ayant demandé de contribuer à la célébration du Bicentenaire de la République de Haïti (1804-2004), je lui ai soumis quelques pages que j’ai réunies sous le titre de Lire ma passion pour Haïti. L’occasion pour moi de parler de certains écrivains et poètes haïtiens que je tiens en très haute estime. Parmi eux, il y hélas de célèbres disparus comme Jacques Roumain déjà cité, Jean Brière, Magloire-Saint-Aude, René Philoctète ou encore Jacques Stephen Alexis, mort trop tôt, assassiné des mains mêmes du dictateur François Duvalier. L’œuvre d’Alexis restera à jamais vive dans la mémoire des lettres. Ses romans, de Compère Général Soleil à L’espace d’un cillement, en passant par Les arbres musiciens, ses contes tel Romancero aux étoiles, sont des maîtres livres qu’il faut lire et relire. Mon regret est immense de ne l’avoir pas croisé quelque part en exil ou sur sa terre natale. J’ai eu plus de bonheur auprès d’autres auteurs avec qui je me suis longuement entretenu à Paris, à Port-au-Prince même ou ailleurs au Québec ou en Afrique. Parmi eux : Anthony Phelps, Lucien Lemoine, Davertige “l’imprévu” selon Alain Bosquet qui l’avait découvert, Gérard Chenet, Jean-Claude Fignolé, Jean Metellus qui m’a appris à écouter, en complice total, son Pipirite chantant et… à ne pas rater pour tout le créole du monde : René Depestre revenu de sa visite à Maurice, il y a quelques années de cela, plus malicieux que jamais, mais avec un art consommé de la litote pour faire passer le plus cru et le plus nu : un artiste, quoi !, avant tout un poète et un prosateur lumineux. À côté de lui, la présence de Frankétienne s’impose. Un poète, un prosateur et un peintre d’une puissance rare qui mériterait un mémorial à lui tout seul. Je n’y manquerai pas. C’est promis. Tout comme pour une autre grande force de l’écriture insulaire, Lionnel Trouillot, lui aussi ardent avocat du créole. Il m’a présenté avec conviction lors de ma première conférence-lecture à Port-au-Prince. Un moment vrai !… N’allez pas croire que les écrivains de Haïti n’ont pas, à mes yeux, égale mérite et égal talent. Ce serait flagrante injustice. J’ai lu Marie Chauvet comme on écoute un écho prolongé de pur cristal, j’ai reçu le récit autobiographique de Yanick Lahens comme une houle qui déferle sensuelle et douce-salée, alors que le cahier d’un retour en Haïti après une longue absence de vingt ans d’Edwige Danticat, m’invite, de belle manière, à suivre ce qui advient Après la danse… Autant pour ces dames gardiennes jalouses d’une langue de toutes les audaces… J’aimerais, au bout de ces mémoriales aux paragraphes sciemment escamotés, revenir à la gravité de l’écriture telle qu’exprimée par Gary Victor, un écrivain avec un sens aigu de l’épopée et une ferme ambition d’écrire sans trêve à encre vive. Son dernier roman, Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, illustre bel et bien, sans besoin de superlatif, ce qu’écrire veut dire. Je cite quelques lignes d’un entretien que Valérie Marin La Meslée du Magazine Littéraire a eu en avril dernier avec Gary Victor où ce dernier dit : “J’écris pour être libre, pour exister, pour sortir de la prison de la société où le collectif dénie à l’individu le droit à la différence…” Plus loin il ajoute, à propos de son dernier livre dont je viens de donner le titre : “C’est la biographie du cauchemar que serait ma vie si je disais oui à l’inacceptable, si je vendais mon âme pour un plat de lentilles”… Après cela, quoi ajouter de plus pertinent, de plus évident ! La semaine prochaine, je vous inviterai à feuilleter à portée de signets Les travaux et les nuits de la poétesse argentine Alejendra Pizarnik : plus qu’une œuvre, une quête dévoratrice et dévorante…

Edouard J. MAUNICK
Pretoria, 5 novembre 2004

“Aux confins les plus secrets de la planète Terre, sous tous les cieux et latitudes, on ne cesse de découvrir des chefs-d’œuvre qui éternisent le génie de l’homme. L’art défie le temps. ”