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Et si nous parlions du Nobel de Littérature

? je viens de terminer la lecture de Raga de J.M.G. Le Clézio. J?avais bien une bonne demi-douzaine d?autres livres en attente, mais un nouveau titre de Le Clézio me fait toujours l?effet d?une aubaine. Ceci depuis qu?une fin de semaine de 1963, alors que je venais de toucher ma pige hebdomadaire de 4 000 anciens francs, pour ma participation aux émissions de l?OCORA (Office de Coopération Radiophonique). Quelques jours auparavant, parcourant la presse, le nom m?a sauté aux yeux : Le Clézio, un nom bien mauricien? Une fois Le Procès-verbal en main, j?ai appris qu?il s?agissait précisément d?un premier livre de Jean-Marie Gustave Le Clézio, effectivement né de parents mauriciens vivant en France où leur fils est né à Nice, en 1940. Le titre m?a également tenté : un je ne sais quoi d?austère pour annoncer un roman. Je n?allais pas baisser les yeux. Dire que la lecture en fut facile serait faux. Mais le lecteur têtu que je suis, en plus d?une certaine fertilité que je sentais sourdre à chaque fin de paragraphe a fini par vaincre toute forme de démission. Combien j?en été ensuite heureux ! En plein développement du nouveau roman et autres modes littéraires, je comprends qu?une ?uvre comme Le Procès-verbal, volontairement ou pas oublieux des surfaces pour forer et remuer profond, ait été couronnée par le Renaudot?

?J?étais parti pour
militer contre la forme
d?injustice que prend
parfois l?attribution
du Prix Nobel
de Littérature??

J?étais parti pour militer contre la forme d?injustice que prend parfois l?attribution du Prix Nobel de Littérature. Ici, l?oubli inexplicable aux yeux de millions de témoins de l?oeuvre poétique d?un Aimé Césaire. Quoi choisir de plus fort et de plus sublime que Le cahier d?un retour au pays natal au c?ur battant d?une ?uvre exemplaire avec tout ce que ce terme implique à la fois de hauteur et de profondeur. Du Cahier d?un retour au pays natal (Revue Volontés, Paris, 1939) à (à Nègre je suis, nègre je resterai (entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, Paris, 2005), l??uvre est gigantesque :

?(?) donnez-moi la foi sauvage du sorcier / donnez à mas mains puissance de modeler / donnez à mon âme la trempe de l?épée (?) faites de moi un homme de terminaison / faites de moi un homme d?initiation / faites de moi un homme de recueillement / mais faites aussi de moi un homme d?ensemencement??? Et combien mon ami Dominique Mataillet de Jeune Afrique a raison de s?émouvoir devant l?éventualité d?enfin attribuer à Césaire le Prix Nobel de la Paix à la place du Nobel de Littérature, et de s?indigner : ?? (ce) qui reviendrait à tracer une croix sur son ?uvre littéraire, immense? ??

Un autre potentiel et pas seulement Prix Nobel de Littérature serait le Palestinien Mahmoud Darwich, avec qui j?ai eu le privilège de parler poésie toute une soirée, au domicile parisien de mon ami sénégalais Doudou Diène, fervent avocat de la cause anti-esclavagiste, et que les Mauriciens connaissent bien. Je n?oublierai jamais l?émotion qui nous a étreint tous, lorsque Mahmoud Darwich s?est mis à dire ses poèmes en arabe et qu?à sa suite j?ai lu les mêmes extraits, cette fois dans la très belle traduction française d?Elias Sanbar :

?Un nuage dans ma main me blesse / Je n?exige pas de la terre plus que cette terre / Les senteurs de la cardamome et de la paille / entre le cheval et mon père / Un nuage dans ma main m?a blessé / Je n?exige pas du soleil plus qu?une orange, et / L?or qui coule de l?appel de la prière??. (Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?, Actes Sud, Arles, 1996)? Le Nobel de Littérature à Darwich ce serait comme une mémoire non pour mais contre l?oubli?

Mais, à côté ma démarche en faveur de Césaire et de Darwich ne contrarie ni ne contredit en rien celle aussi décidée que j?ai entreprise, au sein d?un groupe d?écrivains de divers pays aussi militants que moi, pour un succès non moins mérité de J.M.G. Le Clézio au Nobel de Littérature, peu importe l?année. Pourvu que !?

Je n?ai rencontré J.M.G. Le Clézio que la durée d?un échange de poignée de mains, sur son passage vers sa chambre d?hôtel à La Réunion, lors d?un congrès d?écrivains, il y a cela quelques années déjà. Je ne lui ai jamais écrit de lettre et n?en ai jamais reçue de sa part non plus. L?homme est discret, je le sais, et j?en tiens bien compte. Pourtant, une fois, le sachant à Maurice et moi de passage au pays, j?ai presque réussi à le joindre si ce n?avait pas été la rumeur d?une garde rapprochée exercée autour de J.M.G. Le Clézio quand il est à Maurice. Certes, une rumeur vaut ce qu?elle vaut, mais toujours est-il que cette fois, le rendez-vous a avorté? Bref en vérité, je ne connais Le Clézio qu?à travers ses livres, et c?est tout un univers à portée de mon c?ur et de mon esprit. Le reste n?est qu?anecdotique et fade, koma dir éne bouyion posson san posson?

Un mot encore que j?ai retenu des entretiens de l?auteur de Désert (mon livre fétiche) avec Jean-Louis Ezine, un autre vieux complice :

?Les livres que j?aime, ce sont ceux qui me donnent l?impression qu?ils possèdent quelque chose de magique. Pas seulement les mots, pas seulement l?histoire du livre, mais aussi tout ce qui est entre les lignes, ce qu?on devine et qui fait que, pour celui qui écrit, c?est une aventure totale?? (J.M.G. Le Clézio, AILLEURS, Arléa, Paris, 1995).

Du rêve éveillé à l?ailleurs, de la magie à la puissance de créer vrai, des entrailles d?une confession au livre ouvert, de tout cela et bien davantage, Jean-Marie Gustave Le Clézio en détient l?alpha et l?Omega, sans pourtant tout à fait s?absenter de la mer porteuse. L?Île Le Clézio, l?Île pour nous comme pour vous, la seule, l?unique identité !

Pretoria le 11 janvier 2007
Edouard J. Maunick