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Alejandra Pizarnik : la poésie de la nuit du coeur

“Le poète est fantasque comme un clown qui n’aurait maquillé que son visage et qui gesticulerait dehors dans la nuit froide, complètement nu, au bord de l’abîme.”

Silvia Baron Supervielle

Pour rappel : Mémoriales c’est le récit toujours recommendé d’un passé, d’un présent et d’un avenir, mais que je souhaite intemporel – plutôt d’un intemps (un temps sans quand, sans alors, sans lorsque précis) comme j’ai choisi désormais d’écrire l’intemporel). Mémoriales avec un éclairage personnel, sans recours ni à la lorgnette ni au virtuel, sur la chose culturelle et littéraire telle qu’elle se manifeste ici, ailleurs et partout. Les trois premières livraisons des trois premiers lundis d’octobre courant : à Dakar, le résultat mitigé de l’assemblée des intellectuels africains initiée par l’Union africaine, de Pretoria, à ma table de travail, l’évocation, coups au coeur à l’appui, de ma passion pour Haïti la blessée, à Port-Louis, île Maurice, dans une baie ensoleillée, le lancement, Place du Moulin, le 11 du 11e mois à 11 heures du 11e titre de la Collection Maurice de la Nouvelle. Tout ceci et tout cela qui accuse et accusera ma dévorante volonté de ne rien soustraire à la Mémoire. J’ai connu trop de moments priviligiés d’un éloignement – d’autres l’appellent exil – librement consenti que ce serait pure et sordide avarice de ne pas les partager. Mon voisinage à la table de Martin Luther King Jr., à Berlin lors de la commération, à quelques pas du Mur, de la visite historique de feu président John Fitzerald Kennedy, les quelques mots que nous avons échangés au sujet de la liberté – il devait succomber sous les balles du raciste James Earl Ray quelques semaines plus tard –, mon rendez-vous à Rome, avec Mère Teresa dans la maison de Maria Pia Fanfani, alors présidente de la Croix-Rouge internationale : mon quasi silence de près d’une heure à écouter Mère Teresa me parler de l’espérance, irradiée qu’elle était d’une beauté intérieure à me faire douter du sempiternel doute qui m’habite et me broie l’esprit, ma rencontre avec Nelson Mandela, au lendemain de sa libération de l’île carcérale de Robben, les nombreuses fois où, pour des raisons diplomatiques et pas seulement, nous nous sommes parlé, et toujours cette sérénité, cette générosité étonnantes quand on sait que les tenants de l’apartheid l’ont enfermé derrière des barreaux de fer pendant 28 longues années. Et je ne cite que ces trois exemples parmi une foule d’autres aussi forts… Mémoriales donc pour ranimer le mémorable comme ce vendredi 12 novembre, ces lampes du Divali, ces dya de terre, qu’avec mes compagnons de Calodyne : Meeta, Wandina, Heman et Mike ensemble nous avons allumées pour rester attentifs aux travaux des jours et des nuits… Et me voici – qui oserait parler de fait exprès et quand bien même c’en serait – entre les mains, les poèmes ignés – comment autrement les qualifier malgré le souvent usage que je fais de ce mot – d’Alejandra Pizarnik Les travaux et les nuits, traduits de l’espagnol – mais ne devrait-on pas, pour plus de fidélité, dire de l’argentin – par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon, deux orfèvres en la matière. Pour la première nommée, l’intimité effective partagée avec la poétesse était si réelle qu’elle n’a pas pu concevoir son travail autrement que comme traduire une présence, les mêmes trois mots qu’elle emploie pour préfacer l’ouvrage. Je ne résiste pas à en citer à bon escient le premier paragraphe qui, à mon sens, qualifie l’atmosphère toute entière des poèmes d’Alejandra Pizarnik : “Quelquefois, très rarement, il arrive que dans ce qui respire ou s’exprime, dans le vol de la beauté ou ce qui couvre une lumière, une fulguration de l’obscurité, quelque chose d’ineffable et d’essentiel se dégage, prend forme dans sa forme, fait un pas, du fond du geste, de la voix et du silence, et comme une apparition accompagnée sans laquelle rien n’émerge à la vie véritable. Nous la percevons immédiatement, en retenant le souffle, et nous la nommons présence.” Sans la moindre prétention de vouloir me lancer dans ce qui est défini dans le domaine des lettres comme étant de la critique littéraire, discipline dans laquelle je confesse et admets mon incompétence parce que je n’ai ni la formation ni de propension particulière pour l’exercer et que je laisse volontiers à celles et ceux dont c’est le métier de s’y adonner, je trouve néanmoins dans l’approche de Silvia Baron Supervielle de quoi céder à la tentation de saisir dans la poésie d’Alejandra Pizarnik, ce quelque chose d’ineffable et d’essentiel, et qui serait tout simplement le poème lui-même, tel que la poétesse l’écrit, tout en courtes dictées, comme en abrégé, mais de profonde signification. Des fulgurations, des éclairs comme l’avance la préfacière. Mais lisez plutôt :

“j’ai sauté de moi jusqu’à l’aube
j’ai l’aissé mon corps près de la clarté
et j’ai chanté la tristesse de ce qui naît.”

Plus loin :
“Mémoire illuminée, galerie où erre l’ombre de ce que j’attends. Il n’est pas vrai que sa venue sera. Il n’est pas vrai que sa venue ne sera pas.”
Et encore plus loin :

“Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revenant de la nature
tisse des tourments
Il faut sauver le vent”

…Il est temps de dire qui est Alejandra Pizarnik : elle est née en 1936 dans la capitale argentine, à Buenos Aires et elle n’avait pas vingt ans quand elle a publié ses premiers poèmes; elle a vécu à Paris au début des années 60; de retour dans sa ville natale, en 1972, elle choisit de se donner la mort, elle avait 36 ans. Cinq recueils fondamentaux (SBS) : Arbre de Diane (1962), Les travaux et les nuits (1965), Extraction de la pierre de folie (1968), L’enfer musical (1971) et des extraits de Textes de l’Ombre et Derniers poèmes (1982), publication posthume… A l’Unesco, j’avais la double Direction des Echanges culturels et de la Collection Unesco des Oeuvres représentatives, quand j’ai fait la connaissance de Silvia Baron Supervielle avec qui j’ai travaillé à la parution de la traduction française de très grands auteurs latino-américains, perpétuant ainsi une tradition inaugurée par le maître entre tous, j’ai nommé Roger Caillois. C’est d’ailleurs aux éditions Granit-Unesco qu’a paru Les travaux et les nuits. Je dois avouer que le fait que Alejandra Pizarnik soit née et qu’elle ait travaillé à son oeuvre à Buenos Aires, la ville matrice du tango et du bandonéon – ma musique et mon instrument de prédilection –, a été une raison supplémentaire pour que je visite et revisite son oeuvre habitée par un silence ivre de cris retenus. Moins que le tragique, j’y ai trouvé le grave et une incandescence qui n’est pas que source de cendre. Sa blessure comme la foudre éclaire aussi. Et je repense aux mots de Silvia Baron Supervielle : “…Parfois, en deux lignes, elle cerne, constate l’impossibilité de s’exprimer, de trouver. On dirait que le secret se cache dans les mots, le secret de la vie, et que c’est là, et nulle part ailleurs, où il y aurait une chance de découvrir le mystère, de connaître la paix, de voir surgir un dieu…” Autre part, c’est Octovio Paz, le Mexicain, qui écrit de L’Arbre de Diane d’Alejandra Pizarnik :

“(…) placé au soleil, l’arbre de Diane réfléchit ses rayons et les rassemble en un foyer central appelé poème, lequel produit une chaleur lumineuse capable de brûler, de dissourdre et même de volatiliser les incrédubles.” Je referme ce livre sur la dernière strophe d’un des premiers poèmes (1972) d’une jeune femme qui, je les sais, a écrit des bouts d’éternité :

“Toute la nuit je fais la nuit.
Toute la nuit tu m’abandonnes lentement comme l’eau tombe lentement.
Toute la nuit j’écris pour chercher qui me cherche.
Mot à mot, j’écris la nuit.”

Il est 1 h 30 du matin, à Pretoria, le 19 novembre 2004, demain, je prendrai l’avion pour Dakar, où je séjournerai dans l’île de Gorée. Autre rendez-vous de Mémoriales…

“Née à Buenos Aires, elle n’avait pas 20 ans quand elle publie ses premiers poèmes… En 1972, elle choisit de se donner la mort; elle avait 36 ans. ”

Edouard J. MAUNICK