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Aimer n?est pas péché, jamais !

?Même si tu ne l?as jamais vue nue

contemple-la de ton désir?

Victor Segalen, Stèle au désir

Fin novembre 2006, sur l?esplanade de l?Hôtel Le Suffren, en présence du vice-président de la République M.A. Raouf Bundhun, de nombreux auteurs et d?un public averti, Rama Poonoosamy, initiateur de la Collection MAURICE de nouvelles, lançait un treizième volume portant le titre, à peine provocateur, de Nouvelles Sensuelles? Ecoutons son entrée en matière : ?Apprivoiser l?érotisme, titiller les sens et libérer la sensualité au niveau de l?esprit, au niveau des lettres? Il fallait avoir l?audace d?oser. Et nos écrivains l?ont fait??

En effet, Nouvelles Sensuelles réunit une somme de vingt-quatre contributions signées d?auteurs des deux sexes, connus et moins connus, sur un thème qu?on aurait pu juger limite ou scabreux pour un public mauricien peu enclin à une certaine forme du parler libre. Mais pour le bonheur de la liberté d?expression et de création, le livre demeure dans le respect des convenances et, sans concéder à d?inutiles clauses d?une censure puritaine, donne, au contraire, à lire des pages d?une littérature libérée d?hypocrite retenue. Belles à faire danser l?imaginaire.

??ici, on s?en
fout de parler,
d?écouter, on
obéit à la grammaire
du désir??
(Umar Timol )

?Il y a d?abord cette attente, insoutenable mais nécessaire, jouissance d?avant la jouissance, et ton corps te berce, imagine ce qui adviendra tout à l?heure et toutes tes sèves gonflent tes veines, se hissent jusqu?à ton c?ur, jusqu?à ton cerveau, t?inondent, et tu n?en peux plus, d?espérer, et il vient, quels sont les mots que tu lui as dits, avant, est-ce que tu lui as dit que tu l?aimes, est-ce que tu lui as dit qu?il est inscrit dans chacun de tes instants, mais qu?importent les mots, ici, on s?en fout de parler, d?écouter, on obéit à la grammaire du désir, il te réclame l?obscurité mais tu lui offres la lumière, tu allumes, tu l?allumes, tu t?ouvres à lui comme une plante vénéneuse, tu ne te reconnais plus de limites? (Umar Timol, Le corps)

A l?instar des premières publications de la Collection, les nouvelles sont écrites majoritairement en français, mais l?anglais et le créole y ont aussi bonne place. Un français maîtrisé certes, mais qui, en plus, s?ouvre à un langage novateur sans pour autant être excessif : ce qui dépoussière la langue et lui donne en même temps réalité et pas seulement vraisemblance. L?anglais, surtout chez Lindsey Collen est également ponctué de trouvailles langagières qui sont de vrai bonheur. Ce que raconte alors le texte n?est plus que passionnant :

?There, outside of time, it?s a place that?s very fragile. Where wisps of a hair rise up for nothing. Where smiles dance eternal. And sandpipers run along the beach unaware. / What people don?t know is that outside of time, there is languid, blues-guitar music with a deeply happy sadness to it. Everywhere. Yes, music exists beyond time. You hear it all-at-once and forever. It?s that deep. Nor do people know that fingernails grow faster out of time. And pinker. And the palms of hands become lithe, and exquisitely sensitive, so pale a pink, too, that you can read hand-messages in the near-dark. If you look in the direction. Pink messages of love, way outside of time. A pink nail to run across his cheek. A pink fingertip to rub her colourbone. / Nearly as pink as the zamalak she draws from a pocket after pushing her watch in. She holds up the fruit, pale orange and white against the bluest sky on earth. Clear air. Cloudless it is. And well beyond time. She breaks it in two. He bursts the taste out, biting into it. Crisp and sweet and sour and aromatic. Outside of time, there is a crispness to things. And she sucks on a half as she curls a big toe into a purple spiralled shell that grows to an infinite universe, where the inside and outside are the same thing and where legs and arms intertwine outside of time, where two bodies become one languid. / Outside of time.? (Lindsey Collen, Clocks stop).

Quant au créole dans le livre, ?Sansyel Esansyel rakont tu kuma bizin, san manti lor sitiasyon ni lor santiman :

?Ena lezot loder ankor li pa tro kapav siporté, kuma vetiver. Kan li ti ansent so trwazyem zanfan, so misyé ti pé met enn espes lodkoloyn, pa koné kisannla ti fer li kado sa, ti fann enn loder vetiver partu. Loder-la ti la, zur li ti bizen galupé pu al lopital, dokter dir li : ?Madam u bizen koz pu devré, u lekor wadiré enn ros lavé dan larivyer, ki kantité fwa u pu dir unn glisé unn tonbé, get zordi unn perdi u ti baba, komyé siporté u pu siporté ?? li pa ti dir nanyé. Mé depi sa zur-la, li nepli kapav siport sa loder vetiver-la? (Shenaz Patel, Soley dan lalinn).

Il est évident que ce treizième titre de la Collection MAURICE sort de l?ordinaire. Ce n?est pas tant une quelconque volonté de faire exception qui préside à sa parution mais plutôt pour toujours innover et avancer dans le choix des sujets. Une collection trilingue de création se doit donc d?oser comme l?a précisé auparavant Rama Poonoosamy. Dans l?affaire, préséance revient à la culture. Cette dernière ne souffre ni recul ni surplace. Elle est dynamique et rejoint avec justesse les propos du vice-président Raouf Bundhun : ?? depuis l?aube des temps, chaque grande civilisation que la planète a connue a laissé sa contribution au développement de l?humanité et à la culture des peuples. Les merveilles du monde sont léguées de génération en génération. Le beau sera toujours vénéré, admiré, protégé. Le Patrimoine d?un pays, c?est la mémoire de sa culture, c?est la fierté de son peuple?.

J?ai plaisir à dire et à redire qu?une ?uvre du caractère de Nouvelles Sensuelles abolit tiédeur et plante un petit piment rouge au c?ur de la recette.

Port-Louis le 07.12.2006
Edouard J. MAUNICK